Les grands débats - Le paradoxe québécois

L’apparente indifférence des divers gouvernements à l’égard du sort de certaines œuvres patrimoniales n’est-elle que l’épiphénomène d’un malaise plus profond qui touche l’ensemble de la société?<br />
Photo: Christian Tiffet Le Devoir L’apparente indifférence des divers gouvernements à l’égard du sort de certaines œuvres patrimoniales n’est-elle que l’épiphénomène d’un malaise plus profond qui touche l’ensemble de la société?

Il y a les sujets chauds de l'actualité, et il y a les grandes questions qui perdurent au fil des jours, des mois, des années. Pour donner de la perspective à ces questions qui reviennent de façon récurrente, Le Devoir publie «Les grands débats», une série mensuelle que signent à tour de rôle les journalistes de la rédaction.

Existe-t-il un paradoxe québécois en matière de patrimoine comme il existe un paradoxe français pour la santé? Ici, la culture est reine, symbole de fierté, d'identité nationale, un véritable moteur économique. Mais la préservation de ses traces dans l'histoire est loin de soulever les foules ou d'émouvoir les gouvernements. Au pays des Cartier, Champlain et autres défricheurs de continent, les Québécois entretiennent-ils un rapport paradoxal à l'égard de leur patrimoine?

Malgré l'adoption de lois visant à protéger les biens culturels, la sauvegarde du patrimoine se gère encore fréquemment à coups de crises au Québec. Maison Van Horne, Montreal Hunt Club, Hotel Queen: c'est trop souvent quand se dressent les pics des démolisseurs qu'un semblant d'intérêt pour les symboles marquants du passé se fait jour.

Trop peu, trop tard. Combien de corniches effondrées, d'oeuvres mises en vente et de monuments malmenés avant que ne s'enclenche une réaction dans les officines gouvernementales.

Or, l'apparente indifférence des divers gouvernements à l'égard du sort de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus et de son orgue, des oeuvres du calvaire d'Oka, d'ensembles conventuels à Québec, n'est-elle que l'épiphénomène d'un malaise plus profond qui touche l'ensemble de la société?

Dans un essai récent, les historiens Jocelyn Létourneau et David Northrup, de l'Université de Toronto, mettaient le doigt sur une réalité qui n'est peut-être pas sans lien avec les déboires vécus au Québec dans le champ du patrimoine historique et religieux.

Au moyen d'une enquête menée en 2007 et 2008 auprès de 3000 Canadiens, les deux chercheurs ont découvert que les Québécois — surtout francophones — sont les Canadiens qui montrent le moins d'intérêt envers les choses du passé.

«Les Franco-Québécois sont plus prompts à faire preuve de désintérêt envers le passé qu'ils ne sont allègres à exprimer leur enthousiasme envers l'histoire. Pour le dire crûment, c'est en bonne partie dans l'indifférence des Québécois que se loge la différence québécoise!», peut-on lire dans Québécois et Canadiens face au passé - Similitudes et dissemblances, un article publié en mars dernier dans la Canadian Historical Review.

Ici, on visite moins de musées, de sites historiques, et l'on s'intéresse moins aux arbres généalogiques, aux films, aux livres et documents liés à l'histoire, que dans le reste du Canada. Pourquoi?

Selon le sénateur Serge Joyal, fervent défenseur du patrimoine et mordu d'histoire, le rapport ambigu au passé et les ratés vécus en matière de patrimoine découlent de facteurs beaucoup plus profonds que les seuls contextes financier ou politique: «Au Québec, le passé est assimilé à l'omnipotence de l'Église et tout ce qui est rattaché de près ou de loin à l'Église a des odeurs de répulsion. Ce passé est associé à des souvenirs aliénants et douloureux. Pour plusieurs générations, même le passé familial a été synonyme de privations et de contraintes.»

Or, juge le sénateur, l'intérêt d'une société à l'égard de son patrimoine se construit souvent en fonction de l'importance accordée à ses propres mythes fondateurs. Si Napoléon continue d'être cher aux Français et Abraham Lincoln un modèle encore cité par nombre d'Américains, les Champlain et Cartier sont plus associés «à des noms d'autoroutes, d'hôtels ou de centres commerciaux» qu'à des héros nationaux, donne-t-il en exemple.

«Aujourd'hui, parfois, c'est comme si le Québec était né à la Révolution tranquille!», déplore le collectionneur et fondateur du Musée de Joliette.

«Plusieurs personnages d'envergure dans notre histoire n'ont jamais atteint le statut de héros national. Or, les valeurs des sociétés sont largement tributaires des mythes qu'elles se créent à travers leur propre histoire. Quand il n'y pas de figures de proue pour incarner une mythologie collective, il n'est pas étonnant que des monuments soient démolis dans l'indifférence générale», tranche Serge Joyal.

Un capitaine dans le bateau

À l'inverse du Québec, la France vit aujourd'hui grassement des mythes qui ont nourri son histoire, que ce soit Louis XVI et Versailles, les châteaux de la Loire ou la Bastille. Marqué par les divisions sur la question nationale, le Québec réunit certes une brochette de grands personnages, mais qui sont aimés par les uns et conspués par les autres. «Louis XIV demeure une figure forte pour tous les citoyens français, même si tous ne sont pas monarchistes», pense le sénateur libéral.

Au-delà de la psyché collective, les lois dont se dote l'État ne sont pas garantes de l'importance accordée par une population à son propre patrimoine culturel. «Il doit y avoir une capitainerie dans le bateau», estime Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal.

La désaffection d'une partie des Québécois et de plusieurs élus étonne d'autant plus qu'au plan légal, le Québec se situe à l'avant-garde, avec une des rares législations (projet de loi 82) intégrant le patrimoine au développement durable.

Le projet de loi en voie d'adoption est aussi un des seuls à assujettir la notion de patrimoine immatériel à la protection de l'État.

Mais la loi seule ne suffit pas, parfois. «Intégrer le patrimoine, c'est quelque chose qui demande des actions à long terme; or, les ministres changent et le dossier du patrimoine se retrouve souvent en bas de la pile, oublié», ajoute Dinu Bumbaru.

Pour sa part, le sénateur Joyal est beaucoup plus sévère à l'égard de l'impact réel des outils légaux, même les plus novateurs, en matière de patrimoine. «La loi peut devenir une sorte de somnifère!, dit-il d'emblée. Elle nous laisse croire que l'État va régler le problème, mais ça ne peut pas pallier l'absence d'intérêt.»

Christina Cameron, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti de l'École d'architecture et experte de la Convention de l'UNESCO sur le patrimoine culturel, a parcouru le globe pour étudier des centaines de sites naturels et culturels en danger.

À son avis, la spécificité du patrimoine culturel le rend d'autant plus difficile à protéger: «Il est bien plus facile de rallier les gens autour de la préservation d'un espace vert, qui est quelque chose de très concret et d'universel, qu'autour d'un patrimoine culturel qui est souvent rattaché à un lieu et à certaines valeurs locales.»

L'État comme levier

Si l'on doit jauger l'importance accordée au patrimoine à l'aune des budgets et des gestes posés, l'État québécois aurait de grandes leçons à tirer de ce qui se fait ailleurs sur la planète, même de pays qui ne se distinguent pas particulièrement par leur interventionnisme.

Aux États-Unis, par exemple, le patrimoine est un des éléments intégrés à la politique étrangère. «Chacune des ambassades dispose d'un fonds pour le patrimoine», assure Dinu Bumbaru.

En France, le plan de relance déployé par Nicolas Sarkozy pour remettre l'économie sur les rails après la crise de 2008 s'articulait autour de quatre axes majeurs: les travaux d'infrastructures, la sécurité nationale, la recherche et l'enseignement et... le patrimoine.

«Pour les Français, c'est un moteur de l'économie!», selon M. Bumbaru. Idem pour l'Allemagne, qui a investi 200 millions d'euros la même année dans les sites protégés de son patrimoine.

Au Japon, une loi sur l'aide aux pays étrangers oblige l'État à soutenir la protection culturelle du patrimoine d'autres nations, de sorte que le gouvernement nippon dispose d'une sorte d'ACDI du patrimoine.

En matière de fiscalité, il reste tout un travail à faire pour favoriser et soutenir l'achat de bâtiments patrimoniaux. Dès les années 60, la France s'est dotée de la Loi Malraux permettant aux propriétaires de bâtiments anciens de déduire une grande partie, sinon la totalité des dépenses liées à la restauration des vieilles pierres.

Aux États-Unis, des milliards de dollars sont injectés dans des mesures fiscales positives offertes aux propriétaires de biens classés. «Notre fiscalité place plutôt le patrimoine dans la liste des nuisances», croit Dinu Bumbaru.

Dans ce contexte, les propriétaires sont parfois les premiers à s'inquiéter du classement de leurs biens immobiliers, désormais soumis à de multiples contraintes et à d'onéreuses hausses de taxes. Lui aussi inquiet à l'effet d'avoir à voler au secours d'innombrables propriétaires, l'État trie sur le volet les immeubles à classer.

En Allemagne, par contre, le patrimoine est perçu comme un moteur de l'économie puisqu'un million de lieux et de bâtiments figurent au registre national. Jusqu'à 8 ou 10 % du patrimoine bâti et des espaces naturels possède un statut particulier en Grande-Bretagne. «Ici, même la Basilique Notre-Dame n'est pas classée. Il y a tout de même un minimum à faire», affirme le directeur des politiques à Héritage Montréal.

Des pistes de réflexion

Pour Christina Cameron et Dinu Bumbaru, l'approche légaliste actuelle, qui délègue au seul ministre le pouvoir de classer ou non un bâtiment, a peut-être atteint ses limites.

«Le classement dépend d'un geste ministériel. Or la science infuse, les élus ne l'ont pas toujours, croit M. Bumbaru. Il est temps de séparer la science de l'État et de constituer un registre national élaboré par des experts. Bien sûr, l'État décidera ensuite des fonds à investir, car c'est à lui que revient de décider comment dépenser l'argent des contribuables.»

Christina Cameron juge aussi que la judiciarisation extrême des processus de protection a produit des effets pervers. «Des murs se sont créés entre les défenseurs du patrimoine et les développeurs, pense-t-elle. Les conflits aboutissent devant les instances administratives. Je crois que cette approche a failli. Il est peut-être temps de viser une approche de médiation, une participation plus communautaire au développement des territoires.»
5 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 2 octobre 2011 10 h 03

    La mémoire comme patrimoine

    Prenez moi, simple citoyenne, par exemple. Vous me demandez si je suis sensible au patrimoine. Je vous réponds immensément que oui. Comment cela se fait-il? Je crois que tout a commencé par un amour pour l'histoire locale de mon patelin de naissance.
    L'architecture, la préservation ou la destruction de l'habitat, les plus anciennes familles, les notables, les pauvres...et tout ce que contiennent les archives locales.
    Si je veux connaître l'histoire d'un patelin en particulier, j'irai aussi voir ses vieux, je les écouterai parler.
    Chaque localité du Québec a une histoire passionnante et pourquoi ne pas commencer par là?
    Cela pourrait faire l'objet de travaux scolaires pour les plus jeunes de la région, des concours pourraient avoir lieu entre les écoles.

    L'autre jour, je suis retourner voir après des années la ville natale de mes grands'parents paternels, Grand'Mère.
    Enfant, j'avais été frappée par les particularités de cette ville. Maintenant elle ressemble à beaucoup d'autres, elle en devient insignifiante. Il faut que ses habitants redécouvrent la richesse de leur ville, ses particularités qui la rendaient unique et qu'ils ne semblent plus voir, allez savoir pourquoi.

  • Jean Lapointe - Abonné 2 octobre 2011 13 h 07

    Les travaux de Létourneau oubliez ça.

    Monsieur Gélinas ne m'en voudra sûrement pas si je reprends ce qu'il a écrit au sujet de Jocelyn Létourneau.

    C'est que je pense qu'il a tout à fait raison de dire qu'il fait preuve de malhonneté intellectuelle.

    Alors madame Paré, avant de vous référer à ses soi-disant travaux, vous devriez y réfléchir par deux fois.

    Ces travaux ne méritent aucune publicité à mon avis.

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    La malhonnêteté intellectuelle faite homme...

    La malhonnêteté intellectuelle de Jocelyn Létourneau (propagande « canadian » sous couvert d'historiographie « scientifique ») m'est toujours apparue singulièrement imbuvable. Parce qu'il s'agit en l'occurrence (du moins en principe : quelquefois élastique, n'est-ce pas) d'un présumé... intellectuel.

    La promotion du révisionnisme historique de cet homme (dissimuler, estomper ou banaliser les grands Événements de l'Histoire québécoise lorsque... ceux-ci entrent en contradiction avec la propagande pro-canadienne dans les esprits des citoyens du Québec) tient de la plus insupportable mauvaise foi qui soit.

    Et ça fait au moins quinze ans qu'il tient ce discours.

    En pleine Université Laval !

    Ça ne s'appelle plus liberté d'expression. Ou de pensée.

    Ça s'appelle : utiliser les pouvoir publics pour faire sa petite politique idéologico-partisane.

    Oui. Imbuvable comportement dans une démocratie digne de ce nom.

    Mais sommes-nous toujours dans une démocratie, M. John James Charest...?

    Bref. Jocelyn Létourneau.

    Ou l'Éloge de l'ignorance on her Majesty's Service.

    Marcelin Gélinas

  • France Marcotte - Abonnée 2 octobre 2011 17 h 42

    Le patrimoine, avec ou sans la bénédiction des historiens

    Je crois qu'il ne faut pas attendre de se faire montrer du doigt le patrimoine. Il est partout, on peut le saisir sans qu'on nous prenne par la main.

    On n'a qu'à regarder ces merveilles que sont nos villages. On entre dans un village, l'histoire nous tend les bras. On entre dans l'église, on rencontre le curé qui est souvent un érudit et qui connaît tout le monde.
    L'autre jour, c'était St-Léon Le Grand, le bedeau nous a tout raconté, jusqu'à la réfection du clocher, l'entrepreneur qui a fait les travaux..., qui étaient les ouvriers, pourquoi il y a une pente dans l'église. Ce n'était annoncé nulle part, y'avait qu'à cueillir. Il a même fait sonner les cloches juste pour nous, en plein matin de semaine. J'étais avec une amie, on est sorties avec le bedeau sur le parvis de l'église. Mon amie a dit: attention, les gens du village vont penser que c'est un mariage gay! On a rit comme des fous.

  • France Marcotte - Abonnée 2 octobre 2011 18 h 32

    Et le patrimoine par hasard

    Une fois, à Maskinongé, je découvre en quittant la 138 pour passer dans le village une route que je ne connaissais pas. C'était le chemin York. Il forme un grand arc-de-cercle jusqu'à la rivière Bayonne tout près de Berthier. Il longe une côte abrupte qui est en réalité la limite de l'ancienne mer de Champlain. C'est, entre Maskinongé et Berthier, le véritable Chemin du Roy car les terres étaient inondables là où se trouve actuellement le tronçon de la 138 longeant le fleuve. Sur le chemin York, on découvre un patrimoine architectural riche et méconnu et c'est dans un des villages qui le bordent qu'est né Chevalier de Lorimier.
    Rien nulle part ne raconte tout ça, comme si ce n'était rien.

  • Bernard Terreault - Abonné 2 octobre 2011 19 h 53

    Fiertė ?

    Des politiciens, des sénateurs, des penseurs, des Hommes d'affaires, nous ont tellement dit et rėpėtė que nous étions rétrogrades, incapables, que nous sommes convaincus que notre passė n'a aucune valeur.