Sur le «sentier de la bouette»

Des centaines d’aventuriers ont traversé le fleuve Saint-Laurent à marée basse, hier, devant l’île Verte, entre Rivière-du-Loup et Trois-Pistoles.<br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Des centaines d’aventuriers ont traversé le fleuve Saint-Laurent à marée basse, hier, devant l’île Verte, entre Rivière-du-Loup et Trois-Pistoles.

L'Isle-Verte — Pas besoin de miracles pour marcher sur l'eau. À preuve, hier à l'île Verte, plus de 400 personnes ont traversé le fleuve à pied à l'occasion d'un rituel unique au Québec: le «sentier de la bouette».

Inspiré d'une vieille tradition d'insulaires, ce drôle de sentier consiste à profiter d'une marée basse particulièrement marquée pour traverser le fleuve à pied. L'événement est un secret bien gardé, mais il affiche quand même complet chaque année. «On doit refuser des inscriptions», explique Gérald Dionne, l'un des organisateurs.

Et pourtant, on est loin du paisible après-midi à la plage. Avec les pieds trempés jusqu'à la moelle, la boue, l'eau qui monte parfois jusqu'aux cuisses et les algues qui menacent de vous faire trébucher, les quelque six kilomètres du parcours se font bien sentir et l'expérience n'est pas très douillette. Or elle est sans pareille.

«J'ai adoré ça! nous a dit Lise Duchesneau, de Québec, après avoir complété le sentier. J'ai 62 ans et aujourd'hui, dans la bouette, j'avais l'impression d'en avoir 10! C'est sûr qu'on va revenir et on va ramener des gens qui ne connaissent pas ça encore!» Pour sa soeur Hélène, dont c'était la seconde traversée, cela prenait aussi la forme d'un défi physique. «Je fais de la fibromyalgie, donc c'est quand même une expérience de vouloir le faire. Je suis un peu épuisée, disait-elle avec la satisfaction de l'épreuve réussie. On marche quand même au fond du fleuve, c'est quelque chose!»

Léopold, l'un des bénévoles qui s'occupaient de la sécurité, est de l'aventure presque tous les ans depuis sa mise en place, en 1989. Pour ce résidant de Cacouna, c'est une «activité sociale intéressante» et une occasion de prendre conscience de l'incongruité du phénomène des marées. «Quand les gens retraversent avec les bateaux, ils refont à peu près le même trajet sauf qu'il y a 7, 8 ou 10 pieds d'eau en dessous d'eux!»

Le rendez-vous avait été fixé à 8h le matin au quai face à l'île Verte, entre Rivière-du-Loup et Trois-Pistoles. Les participants avaient dû réserver des semaines, voire des mois à l'avance notamment pour avoir une place sur les bateaux pour regagner la côte en fin de journée.

Une heure avant, le resto du village était plein à craquer. Complètement débordée, le rouge aux joues, la serveuse trouvait quand même le temps de demander à chacun si les oeufs-bacon étaient «à leur goût».

Au sein du groupe tout sourire, on trouvait des gens de tous les âges, dont beaucoup de retraités membres de clubs de marche et de vélo. Plusieurs avaient eu la bonne idée d'apporter des bâtons de marche; d'autres s'en étaient taillé dans des morceaux de bois. L'événement avait même attiré une équipe de tournage de l'émission de télévision française Thalassa, qui prépare un long épisode sur le mode de vie bien particulier des insulaires de l'île Verte.

Devant un café, Gérald Dionne a pris le temps de raconter que les insulaires ont toujours rivalisé d'imagination pour rejoindre l'autre rive en dépit des marées capricieuses. Chaque année, le comité prend bien soin de choisir le moment idéal pour la traversée.

«À chaque deux semaines, à la nouvelle lune et à la pleine lune, la marée monte et baisse beaucoup et à ce moment-là, l'eau se retire assez pour libérer le chenal entre l'île et la côte. Ça nous permet donc de traverser.»

Âgé de 38 ans et père de trois enfants, Gérald Dionne est arrivé sur l'île bébé et fait partie du petit groupe de gens qui vivent sur l'île Verte toute l'année. Cette communauté, qu'il décrit lui-même comme étant formée de «drôles de bibittes», compte à peine 27 personnes.

Un faible nombre justement lié au fait qu'on ne peut pas traverser d'un bord à l'autre n'importe quand, été comme hiver. Contrairement à l'île aux Grues, où on offre un transport quotidien en avion par exemple, l'île Verte demeure partiellement coupée du monde explique-t-il. «Il n'est pas possible de travailler sur l'île et de demeurer sur la côte, et inversement.»

Un lieu fragile

Or, cet isolement est aussi ce qui la rend si particulière. Les membres de la communauté ont d'ailleurs de la difficulté à s'entendre sur la pertinence d'améliorer ou pas l'accès à l'île. Gérald Dionne souhaite que la municipalité se dote d'un véhicule qui permettrait de traverser en tout temps, même à marée basse, ce qui permettrait à ses enfants de se rendre à l'école de l'autre côté tout en desservant les malades lors de situations d'urgence.

Or, certains craignent que l'ajout de moyens de transport transforme l'île à jamais. «Ils veulent que ça serve pour les évacuations d'urgence et les écoliers, pas pour que tu puisses aller te chercher des céréales à trois heures de l'après-midi», résume Louis Méthé, un jeune bénévole de 17 ans qui passe l'été sur l'île. Même à cet âge, les habitués de l'île Verte ont conscience d'avoir accès à un lieu fragile et particulier. «Il faut aimer ça parce que t'es isolé. Moi je ne sors pas pantoute quand je suis là», explique Valérie Caron qui, à 17 ans, a la responsabilité du vieux phare.

Notre discussion est entrecoupée des bruits de succion des espadrilles qui s'enfoncent dans la vase. À peine cinq minutes après le départ, nous avions presque tous les pieds trempés et il n'a fallu que quelques minutes pour qu'une dame se retrouve le derrière par terre. Ce n'était pas le Vietnam ni Compostelle, mais le niveau de difficulté de ce drôle de pèlerinage en a surpris quelques-uns.

Une dame a dû rentrer le pied blessé et certains ont trouvé la traversée un peu éreintante. «C'était correct, mais je le referai pas! nous a lancé en riant Claudette Léger, de Châteauguay. Je m'attendais à la boue, mais je ne pensais pas qu'il y aurait autant d'eau et les algues, ça prend dans les jambes et ça avance mal.»

Lors de la pause à l'île Ronde, il fallait nous voir tout avachis sur les rochers tels des phoques échoués au soleil. Accroupis sur le bord de l'eau, les gens tordaient leurs bas, et tentaient en vain de déloger le sable de leurs chaussures. Puis il a fallu repartir.

Avec ses cailloux et ses algues très glissantes, la deuxième partie était un peu ardue, mais la victoire fut belle. Une fois sur l'île, un joyeux comité d'accueil souhaitait la «bienvenue aux bouetteux» et nous avons enfin pu rincer nos espadrilles et manger. Dans une clairière, on servait un repas sur des tables à pique-nique. Certains avaient même eu la bonne idée d'amener du vin. Les récompenses étaient nombreuses et incontestables: un paysage bucolique, une expérience irréelle et une fichue de belle histoire à raconter.
1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 2 août 2011 13 h 13

    Marcher le fleuve

    Cette belle procession a quelque chose d'étrange et de religieux. On accepte de souffrir pour éprouver le bonheur d'être ensemble à traverser ce passage (un peu comme le passage dans la mer Rouge?) et communier avec le grand fleuve souffrant et magnifique.
    On construit une légende moderne, on enrichit soi-même la tradition.
    Je pense à Gaston Miron.