Les métiers oubliés - Le vieil homme-grenouille de la capitale

La boutique Bolan de Roger Boissy est une véritable caverne d’Ali Baba de la plongée sous-marine.<br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir La boutique Bolan de Roger Boissy est une véritable caverne d’Ali Baba de la plongée sous-marine.

Le Devoir profite de l'été pour rencontrer des gens qui pratiquent de nos jours ces métiers que l'on croyait disparus, ou en voie de l'être. Des personnages attachés à leur travail et qui racontent leur art. Aujourd'hui, nous plongeons dans une boutique fantastique.

Québec — Le Faubourg Saint-Jean de Québec abrite un bien mystérieux magasin du nom de Bolan. Tapie au fond d'un cul-de-sac dans un secteur résidentiel, la boutique Bolan de Roger Boissy est une véritable caverne d'Ali Baba de la plongée sous-marine. Il faut la voir pour y croire.

Ceux qui s'y sont déjà rendus s'en souviendront. À l'intérieur se trouvent des costumes d'homme-grenouille des années 1940 et des scaphandriers semblant tout droit sortis des albums de Tintin. Au-dessus du comptoir et de la vieille caisse enregistreuse domine un immense requin marteau empaillé.

En plus, le propriétaire a beaucoup de choses à raconter. Après cinq décennies de pratique, l'homme est une légende sur deux pattes. Apparemment, la plongée est un sport qui tient en forme. «La plongée par rapport aux autres sports, ça a beaucoup de technique et de théorie», dit ce grand sportif de bientôt 83 ans. «Ça te développe le cerveau.»

Le magasin a ouvert ses portes à la fin des années 1950 et M. Boissy a passé sa vie dans le quartier. Pendant des décennies, il a loué des équipements de plongée (pas les vieux scaphandres, bien sûr). On faisait aussi appel à ses services pour dépanner toutes sortes de gens.

Comme chez le maire de Boischatel (une municipalité près de Québec) où il a passé une journée entière sous l'eau, à la fin de l'hiver, à tenter de déloger un morceau de bois qui obstruait la prise d'eau. Ou comme ces conducteurs de bateaux étrangers qui, une fois au port, lui demandaient de l'aide pour réparer une partie de la coque, dégager une hélice.

Aujourd'hui, les hommes-grenouilles sont moins sollicités, explique-t-il, «parce qu'avec la navigation par satellite, il y a moins de problèmes».

Homards et requins

Le magasin regorge de souvenirs de plongée, tous plus abracadabrants les uns que les autres. Sur le mur avant, M. Boissy montre un homard géant qu'il a pêché à Provincetown, non sans avoir combattu. «Je l'ai pris par les pinces», raconte l'homme-grenouille tout fier avant d'expliquer qu'il a leurré l'animal en lui mettant une pince dans l'autre. Sur le mur bien encadré, l'animal n'a qu'une demi-pince gauche.

A-t-il déjà eu peur? «Jamais», répond-il. «Non parce qu'en plongée, si vous voulez survivre, il ne faut pas vous mettre en situation où vous risquez votre peau. Une plongée, ça se prépare hors de l'eau et si tu doutes, tu n'embarques pas.»

Dans l'arrière-boutique, on trouve des photos de lui au milieu des années 1960 près du requin qu'il a tué à Gloucester. Et voilà qu'il nous montre une partie des dents, précieusement conservées dans le formol. «On l'a tué avec une arbalète. Ces requins-là, ils rentrent dans la baie à marée haute et ils restent pris. On l'aurait jamais tué en mer parce qu'un requin de même, c'est comme une torpille.»

Plongeur solitaire

Quand il n'y a personne dans le magasin, M. Boissy s'occupe de ce qui est devenu une imposante collection de scaphandres anciens qu'il a obtenus grâce à des dons ou en magasinant aux quatre coins de la planète grâce à Internet. Lorsqu'on lui demande ce qu'il adviendra de ce trésor quand il aura passé l'arme à gauche, ce père de cinq enfants dit qu'il laissera tout ça à ses héritiers et qu'ils en feront bien ce qu'ils voudront.

De toute façon, le principal intéressé dit qu'il est bien portant. Il soutient même plonger encore, même seul parce qu'il ne «veut pas plonger avec n'importe qui». «Tout seul, c'est pas recommandé, mais le problème que j'ai, c'est que tous mes copains sont malades ou décédés ou plus capables. J'y vais tout seul et je fais attention, mais j'aime pas ça. Un plongeur tout seul, c'est comme un parachutiste avec un parachute en mauvaise condition.»

Dans la boutique, tout est soigneusement classé et on comprend qu'un paquet d'autres objets se cachent à l'arrière. «Il y aurait un livre à écrire sur la plongée», lance-t-il, fier, avant d'ajouter qu'il n'écrit pas parce qu'il n'a «pas le temps». Quand même, les clients se font rares au bout du cul-de-sac. M. Boissy aurait pu prendre sa retraite il y a belle lurette, mais il est propriétaire de l'immeuble et il s'y trouve bien. Alors il reste là et affirme haut et fort que le magasin est ouvert «à tous les jours de 9h à 16h».