Les expropriés de Turcot - Tasso, le vétéran

Comme tous les premiers arrivants, Tasso a hérité de quatre murs avec une arrivée d'eau et a tout construit par lui-même, de la mezzanine au bar, en passant par la salle de bain et le mur d'ardoise noire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Comme tous les premiers arrivants, Tasso a hérité de quatre murs avec une arrivée d'eau et a tout construit par lui-même, de la mezzanine au bar, en passant par la salle de bain et le mur d'ardoise noire.

Tasso Klaudianos appartient au groupe informel des «vétérans du 780», de ceux qui ont investi le bâtiment dès sa reconversion en immeuble à logements en 1998. «Je suis arrivé deux semaines après Michel Charbonneau, qui est le plus ancien de la place.»

Queue de cheval blanc argenté, lunettes à monture cuivrée et chemise blanche impeccable, ce natif de l'île de Zakynthos, «là où a été écrit l'hymne grec», se souvient encore de son arrivée au 2e étage du 780. «On m'a donné le choix entre deux lofts. Vue sur l'autoroute, ou vue sur le centre-ville. J'ai choisi la skyline.» Malheureusement, les choses ont changé depuis, le quartier avec, et la skyline a disparu.

Comme tous les premiers arrivants, il a hérité de quatre murs avec une arrivée d'eau et a tout construit par lui-même, de la mezzanine au bar, en passant par la salle de bain et le mur d'ardoise noire.

«On avait un atelier de bois à l'école», avoue modestement l'homme de 63 ans, dont la famille a fui la Grèce après le tremblement de terre de 1954. «Je suis arrivé ici en shorts, un 14 février! À l'époque, il y avait quatre familles grecques sur la rue Saint-Denis.»

Deux semaines lui ont suffi pour construire la base de son logement, et il a fallu une année de plus pour compléter le reste des aménagements. Au 256, les icônes orthodoxes côtoient un autel hindouiste, où trône une image de Ganesh, le dieu à tête d'éléphant. La cuisine, où s'alignent les casseroles rutilantes, est cerclée d'un bar en bois, construit latte après latte, et le lit, avec vue sur le centre-ville, domine l'ensemble de la pièce.

Alors aujourd'hui, se faire dire qu'on va devoir quitter les lieux, «ça fait mal».

En 1998, le loyer était imbattable, 550 $ par mois charges comprises pour un espace de 735 pieds carrés, dont la surface a presque doublé avec la construction de la mezzanine.

Comme les autres locataires menacés d'expulsion, il s'inquiète de son avenir, car la chute risque d'être rude. «J'avais pas prévu déménager. Ailleurs, ça va être plus cher, et à mon salaire, je n'y arriverais pas.»

Certes, le MTQ a promis une indemnisation, et un évaluateur visite les lieux. «Si la compensation est bonne, ça ira», mais il semble en douter...