Les métiers oubliés - La lame à l'oeil

Yvon Beauregard circule de ville en ville avec sa fourgonnette et ses outils pour pratiquer l’affûtage de couteaux comme un art.<br />
Photo: Pierre Trudel collaboration spéciale Yvon Beauregard circule de ville en ville avec sa fourgonnette et ses outils pour pratiquer l’affûtage de couteaux comme un art.

Le Devoir profite de l'été pour rencontrer des gens qui pratiquent de nos jours ces métiers que l'on croyait disparus, ou en voie de l'être. Des personnages attachés à leur travail et qui racontent leur art. Nous commençons la série de textes aujourd'hui par un affûteur de couteaux.

Pour s'assurer qu'un couteau est bien aiguisé, Yvon Beauregard vérifie s'il arrive à couper une feuille de journal sur le sens de l'épaisseur. S'il arrive à enlever la couleur du journal sans le transpercer, c'est parce que le travail a été bien fait.

L'affûteur de Granby, qui circule de ville en ville avec sa fourgonnette et ses outils, pratique en effet l'affûtage de couteaux comme un art.

C'est lorsqu'il était jeune boucher, à l'âge de 17 ans, qu'Yvon Beauregard a découvert qu'il avait un talent particulier pour affûter les couteaux.

«J'étais ambidextre, puis j'étais habile de mes petits doigts, qui servent à déterminer l'angle du couteau. Je me rendais compte, en fréquentant les bouchers, que la plupart d'entre eux n'étaient pas capables d'affûter les couteaux aussi bien que moi», dit-il.

Le jeune homme délaisse vite la boucherie pour se mettre au service d'abattoirs de porcs et de poulets, dont il affûte les couteaux durant la nuit. «J'affûtais de 1000 à 1500 couteaux par nuit», se souvient-il; un travail épuisant.

L'affûteur fonde ensuite YNB affûtage et commence à offrir ses services aux particuliers, d'abord dans les campings, l'été, puis auprès des restaurateurs. Dans son atelier de Granby, où tous ses outils sont bien rangés, il fabrique sa propre machinerie, qui permet d'affûter sans chauffer le couteau et sans se couper les doigts.

«Je dis à mes clients que, s'ils travaillent avec un couteau que j'ai affûté, ils ne pourront plus jamais s'en passer», dit-il.

Un chef cuisinier pour qui Yvon Beauregard affûte les couteaux garde d'ailleurs toujours plusieurs couteaux affûtés différemment selon ce qu'ils coupent. L'un sert à couper les légumes, un autre, les fruits, un autre, les viandes, etc.

«De cette façon, ils s'usent beaucoup moins vite», dit Yvon Beauregard. Mais plusieurs restaurateurs préfèrent louer des couteaux à une compagnie, qui les affûte à l'extérieur de leur restaurant.

Quant au commun des mortels, désormais privé des services des affûteurs, qui sont de plus en plus rares, il jette ses couteaux qui ne coupent plus, tout simplement.

Aussi, Yvon Beauregard aime se voir comme quelqu'un qui donne une seconde vie à des outils autrement voués aux poubelles. Il faut le voir affûter avec soin une égoïne, une dent à la fois, avec une machine spécialement conçue à cette fin.

Selon lui, il n'est pas nécessaire d'avoir des couteaux coûteux, il faut surtout des couteaux bien aiguisés.

Si l'acier pur utilisé autrefois avait ses charmes, «cela faisait des flammèches quand on les aiguisait»; l'acier inoxydable que l'on utilise aujourd'hui a l'avantage de ne pas rouiller.

Lorsqu'on lui demande pourquoi les affûteurs de couteaux ont presque disparu du paysage québécois, alors qu'ils arpentaient autrefois les ruelles de Montréal et d'ailleurs, Yvon Beauregard répond que c'est parce que ce n'est tout simplement pas assez payant.

Alors que l'affûtage d'un couteau revient à 4 $ sur place ou à 3 $ à l'atelier, celui d'une égoïne coûte 10 $ et celui des lames d'une tondeuse à gazon voisine les 20 $. «Il faut être polyvalent», dit-il.

Reste que, durant les mois d'hiver, Yvon Beauregard doit encore offrir ses services comme boucher, plutôt que de laisser libre cours à sa passion. Jusqu'à ce que l'été revienne et qu'il reprenne la route avec sa fourgonnette, à la recherche de lames en quête d'une nouvelle vie.
3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 7 juillet 2011 06 h 36

    Madame Montpetit, combien vivifiante qu'est...

    ...cette intéressante rencontre avec Monsieur Yvon Beauregard !
    Alors que des couteaux volent bas dans d'autres sphères de notre merveilleux monde de bibittes à deux pattes, votre papier, avec ces intéressants échanges avec votre «invité», se veut des plus rafraîchissant.
    Mercis à Monsieur Beauregard pour sa contribution à nous rendre la vie plus agréable et puisse-t-il se voir favorisé, en période hivernale, du plus de couteaux possible à aiguiser !
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • camelot - Inscrit 7 juillet 2011 12 h 30

    Précision

    Le terme affuteur s'applique à tous les métiers en général où l'on entretient une lame. Affuter veut dire replacer le fil d'un couteau. Monsieur Beauregard exerce le métier de rémouleur.

  • Alice Mascarenhas - Abonné 7 juillet 2011 14 h 18

    rémouleur

    Bonjour,

    un crtl-f m'indique que le mot 'rémouleur' ne figure pas dans ce texte. Si on ne l'emploie pas en l'occurrence, où l'emploiera-t-on? :)