Hochelaga-Maisonneuve - Orchestrer sa vie au «Garage à musique»

Jimmy, Stéphane et Martin en répétition au Garage à musique.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Jimmy, Stéphane et Martin en répétition au Garage à musique.

Baignée dans un quasi-silence, la vaste demeure de la rue Sainte-Catherine invite au calme et au respect comme dans les grandes salles de concert. À faire de petits pas sur les planchers de bois qui craquent discrètement. À chuchoter, presque. Devant, un grand escalier s'étire majestueusement jusqu'à l'étage, où l'on entend au loin un air connu que pianotent de petits doigts. Les gouttelettes de pluie qui tambourinent doucement sur les fenêtres semblent accompagner les rires qui s'échappent du sous-sol. Bienvenue au Garage à musique!

Situé dans Hochelaga-Maisonneuve, l'endroit n'a pourtant rien d'un atelier de mécanique automobile souillé au cambouis. Les armoires jusqu'au plafond sont pleines à craquer de saxophones, flûtes, guitares et autres instruments généreusement donnés. «Les enfants qui entrent ici ne veulent plus en sortir», se réjouit Hélène Sioui Trudel, avocate-médiatrice et responsable du volet Alliance droit santé (ADS) de la Fondation du Dr Julien. «Ils nous demandent même s'ils peuvent dormir ici!»

Lancé à son initiative, le projet, qui s'adresse aux enfants en difficulté de 0 à 20 ans, a pour objectif de les initier à la pratique collective de la musique tout en leur offrant un accompagnement scolaire adapté et un suivi en pédiatrie sociale. «Les enfants n'ont pas besoin d'être en échec pour venir ici. Rien que dans le quartier autour, un enfant sur deux n'est pas en mesure de faire une entrée à l'école réussie», a-t-elle précisé.

Le slogan du projet va de soi: Le Garage à musique... pour orchestrer ta vie. «Un garage, c'est plate, mais c'est l'endroit où tu répares, bonifies, rends plus performant. C'est parfois tabou de parler de performance dans notre société aujourd'hui, mais je ne vois pas de mal à donner des outils aux jeunes. On leur donne le goût et les poussera s'ils le veulent.»

Car le Garage à musique n'est pas une fabrique de petits Beethoven, ni une école pour enfants prodiges. «On ne veut pas nécessairement en faire des musiciens, mais des citoyens complets et équilibrés, note Mme Sioui Trudel. Le but, c'est qu'un enfant tombe en amour avec un instrument de musique. Ma mère disait: "si tu joues un instrument, tu ne seras jamais seul dans la vie. Un instrument, ça t'accompagne même quand tu n'en joues pas". La musique, c'est important dans toutes les cultures. Un enfant qui n'a pas accès à ça, il lui manque quelque chose.»

Le salut par la musique

Le projet du garage à musique s'inspire d'El sistema, un programme éducatif vénézuélien destiné à faire apprendre la musique à des enfants issus de milieux défavorisés. Fondé en 1975 par l'économiste et pianiste José Antonio Abreu, le programme a permis de faire jouer dans des orchestres plus de 250 000 enfants, dont 90 % vivent dans une grande pauvreté. Le Garage à musique ajoute pour sa part une expertise propre à l'équipe du Dr Gilles Julien: la pédiatrie sociale.

Elle-même issue d'une famille de musiciens amateurs, Hélène Sioui Trudel mijote depuis longtemps ce projet, qui est «le seul à répondre aux 41 droits de la convention relative au droit de l'enfant». D'abord testé en 2009 à l'école Saint-nom-de-Jésus, où le groupe de percussionnistes Samajam donnait des cours de djembé aux enfants, il a véritablement démarré en novembre dernier dans l'ancien siège social de la Fondation du Dr Julien, rue Sainte-Catherine dans Hochelaga-Maisonneuve. En plus d'apprendre la musique, les enfants s'exerceront au sein d'harmonies et... de bands de garage, bien sûr.

Les enfants et les adolescents qui fréquenteront la magnifique demeure seront le plus souvent envoyés par le centre Assistance d'enfants en difficulté (AED) du Dr Julien, comme la douée Alex-Sandra Bilodeau-Martel qui y suit des ateliers de radio en attendant qu'un professeur de musique lui fasse délier les doigts sur une guitare, se défouler au saxophone ou battre la caisse claire. «À quatre ans, je tapais sur tout ce que je pouvais. Ma mère s'est tannée et elle m'a acheté des instruments de musique au Dollarama», raconte l'adolescente de 15 ans que son talent a amenée à fréquenter l'école primaire Le Plateau.

Dans les plus beaux rêves de Mme Sioui Trudel, le Garage à musique sera ouvert 24h sur 24h, 7 jours sur 7, 365 jours sur 365 dans l'édifice Ovila-Pelletier, un ancien centre communautaire près du Marché Maisonneuve laissé à l'abandon. «On lorgne l'édifice Ovila-Pelletier, mais ça va nous prendre 1,2 million pour le rénover», note-t-elle. Une subvention du gouvernement fédéral, qui a promis de financer à 40 % ce projet d'un million par année, se fait toujours attendre. «Dès que j'ai l'argent dans le compte de banque, je vais pouvoir embaucher les merveilleux profs que j'ai passés en entrevue», explique Hélène Sioui Trudel, qui souligne notamment l'appui de la banque française Société générale, du cabinet d'avocats Borden Ladner Gervais et du groupe rock Simple Plan. L'endroit, qui offre également de l'aide aux devoirs et une activité de radio, n'est pour l'instant fréquenté que par une poignée de jeunes. À terme, ils seront 300 à y «orchestrer leur vie». «Il faudra y aller petit à petit. Mais, chose certaine, ça nous prend un endroit pour leur offrir cette chance. Regardez la demoiselle qui joue de 14 instruments, dit l'avocate en désignant la jeune Alex-Sandra. Comme à d'autres, il faut lui donner de bons profs pour la mettre au défi d'avancer.»