«Il n'y a jamais eu autant de poésie, de chanteurs ou de libertés individuelles»

Assïa Kettani Collaboration spéciale
La foule célèbre la Fête nationale du Québec au parc Maisonneuve.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La foule célèbre la Fête nationale du Québec au parc Maisonneuve.

Créée en 2005, la Chaire Concordia d'étude sur le Québec affiche le mandat de contribuer à une «meilleure compréhension des grands enjeux auxquels la société québécoise est aujourd'hui confrontée».

Si le projet derrière la Chaire d'étude sur le Québec est vaste, il n'en représente pas moins une position originale dans le champ de la sociologie québécoise. En effet, le domaine d'expertise de Jean-Philippe Warren, titulaire de la chaire depuis sa création, est large: l'histoire du Québec au XXe siècle, ce qui renoue avec un type de pratique hérité d'une autre génération de chercheurs. Contrairement à la tendance vers l'hyperspécialisation qu'ont connue les chercheurs en sciences humaines et sociales sur le Québec depuis le boom universitaire, Jean-Philippe Warren est, à l'Université Concordia, l'un des seuls de sa génération à étudier le Québec comme société globale.

Touche-à-tout


Son parcours est à l'image de son champ d'expertise: touche-à-tout. Professeur au Département de sociologie et d'anthropologie de Concordia, avec une formation en littérature, en philosophie et en sociologie, il mène ses recherches sur l'histoire intellectuelle, politique et culturelle du Québec et a publié des ouvrages sur les peuples autochtones, l'Église catholique, l'histoire des idées et des sciences sociales.

Mais, derrière cette démarche pluridisciplinaire, c'est la question des mouvements sociaux qui lui sert de ligne directrice. «Puisqu'il est impossible de tout couvrir, j'ai choisi un angle: celui du changement social», affirme le chercheur.

«Il y a un questionnement immense de la société sur les raisons de ses agirs. Comment la société se construit à travers une multitude de légitimités sociales et politiques? Au nom de quoi doit-on se préoccuper des questions liées à l'éducation, à la famille ou encore à l'écologie? Aux États-Unis, le président joue un grand rôle dans ce questionnement de la société. Au Québec, cette fonction n'est pas incarnée par un premier ministre, mais elle est exercée en différents lieux.»

Si tant est qu'il faille connaître le passé pour comprendre le présent, les bouleversements qui ont marqué l'histoire du Québec au XXe siècle éclairent les mécanismes de notre société actuelle. «Les mouvements sociaux sont de bonnes illustrations de la contestation autour de cette légitimité, toujours remise en question.» Et, en matière de bouleversement sociaux, le Québec, qui a vu se succéder les vues identitaires au travers des siècles, se révèle être un terrain d'étude particulièrement propice. «Le Québec est un laboratoire extraordinaire de tensions, de doutes et de craintes d'une société confrontée à sa modernisation», souligne Jean-Philippe Warren.

Expériences


Ce sera donc l'étude de plusieurs expériences peu fouillées qui ouvriront la voie à une meilleure compréhension de notre société. Parmi celles-ci, le mouvement militant marxiste-léniniste au Québec, mouvement de contestation d'un monde en pleine évolution, qui dans les années 70 a pris de l'ampleur en marge des mouvements féministe et nationaliste (Ils voulaient changer le monde: le militantisme marxiste-léniniste au Québec). Dans Sortir de la grande noirceur. L'horizon personnaliste de la Révolution tranquille, cosigné avec E.-Martin Meunier, Jean-Philippe Warren nous invite à réviser les idées reçues sur la Révolution tranquille à la lumière de l'éthique «personnaliste» et à revoir le rôle de l'Église dans ce moment charnière de la société québécoise. Dans Hourra pour Santa Claus: la commercialisation de la saison des fêtes au Québec, 1885-1915, il se penche sur la métamorphose du temps des Fêtes: le déplacement de la fête traditionnelle du Jour de l'an, ancrée dans les traditions des Canadiens français, vers une fête de Noël importée, reflet d'une société de consommation qui allait prendre le dessus. Et, dans Les Années 68: une douce anarchie, il documente le bouleversement des idées, l'effervescence collective, culturelle, politique et sociale des années 67-70, qui ont mené le Québec vers un nouveau type de société.

Aujourd'hui

Quels mouvements traversent la société québécoise aujourd'hui? «Il y a deux tendances qui poussent en ce moment vers deux directions qui semblent contradictoires, explique Jean-Philippe Warren. Premièrement, la "décanadianisation" de l'identité québécoise. Depuis les années 60, les gens qui se percevaient comme des Canadiens français, attachés à l'héritage du Canada français, se retirent de la scène publique. La cohorte des plus jeunes ne se considère plus comme des Canadiens français mais comme des Québécois», c'est-à-dire appartenant non plus à une communauté francophone présente sur l'ensemble du Canada et soudée par le pouvoir de l'Église, mais bien à un État provincial.

«Deuxièmement, l'"acadianisation", c'est-à-dire le détachement de l'identité québécoise de son ancrage politique, de sa mobilisation au sein d'un projet politique, et son refoulement dans l'univers de la culture. Les Québécois francophones sont marginalisés politiquement et se voient donner la perspective culturelle comme voie de repositionnement. Il s'agit là d'une reconfiguration identitaire: la nation québécoise se reconnaît désormais davantage comme communauté culturelle que comme groupe politique.»

Et, selon le chercheur, cette tension ne tardera pas à faire surface au coeur du débat public. «C'est une question en suspens qui mérite d'être explorée et qui annonce déjà des discussions autour de l'avenir du Québec. Il y a un flottement qu'on peut sentir même chez les plus farouches défenseurs de la cause souverainiste, une zone d'ombre de la conscience de soi de la société québécoise.»

Quant à l'issue de cette tendance, Jean-Philippe Warren se refuse à jouer les prophètes. «Comme disent les météorologues: probabilité de ciel variable...», plaisante-t-il, et seul l'avenir nous le dira. Mais une chose est sûre, c'est qu'à long terme l'état actuel du Québec ne teinte pas l'optimisme de ce sociologue prolifique. «Depuis 100 ans, il y a eu des hauts et des bas, mais, au bout du compte, il vaut mieux vivre en 2011 qu'en 1911. Même si le mode de reproduction sociétal est à améliorer, nous sommes dans le confort matériel et moral, dans une société où les expériences individuelles peuvent s'épanouir de manière extraordinaire et où il n'y a jamais eu autant de poésie, de chanteurs ou de libertés individuelles.»

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Collaboratrice du Devoir