Et s'il était une planète où partout le français se laisserait entendre...

Normand Thériault Collaboration spéciale

En 1953, c'était une idée, un «rêve » auquel Jean-Marc Léger allait donner forme. Aujourd'hui, au moment où l'Agence universitaire de la Francophonie devient cinquantenaire, il est une planète à la fois française et francophone. À propos d'un combat pour l'affirmation des identités et des différences.

«Il serait paradoxal, et pour le moins incohérent, de prétendre organiser et développer une communauté mondiale de langue française si, dans le même temps, nous laissions se dégrader cette langue dans chacun de nos pays, se multiplier les chevaux de Troie clandestins et s'affaiblir ou s'étioler les instruments de sa défense et de sa promotion.»

Nous étions en novembre 1986 et, en cette année où on célébrait alors le 25e anniversaire de la fondation de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, l'AUPELF, un homme était honoré par la Sorbonne qui lui remettait un doctorat honoris causa, le premier ministre français du temps, Jacques Chirac, se trouvant même dans l'assistance: Jean-Marc Léger prononçait ainsi une allocution pour la réception du titre.

Car c'est à lui qu'on devait l'initiative de cette association universitaire dont il avait eu l'idée dès 1953, constatant alors que, si les universités québécoises étaient regroupées dans un organisme du Commonwealth, il n'en était rien du côté français. Car c'était du français qu'il était d'abord question pour celui qui considérait qu'un parlant français au Québec était un Québécois français et surtout pas un Québécois francophone: il fallait établir et démontrer le respect des origines.

Et vint l'OIF

Et, au temps de cette fondation, ce Jean-Marc Léger ajouta un autre titre en tant que premier secrétaire, en 1969, de l'Agence de coopération culturelle et technique, cet organisme dont allait émerger l'actuelle Organisation internationale de la Francophonie. Localement, au Québec, au temps d'une révolution tranquille, on lui confie aussi une première présidence, celle de l'Office de la langue française. C'était en 1962.

Mais ce discours d'acceptation ne s'arrêtait pas là. Et, dès la phrase qui suit ce qui précède, il annonce les luttes à venir: «Nous avons d'autant plus en la matière une ardente obligation de vigilance et d'intervention que le français n'est pas seul en cause et que son évolution aura valeur exemplaire.» Déjà, le débat était ouvert pour ce qui deviendra le dossier de la «diversité culturelle», ce combat imposé par une future mondialisation où, au nom de l'hégémonie économique, il avait été pensé que nulle frontière ne devait tenir et que le rouleau compresseur d'une autre lingua franca, l'anglais pour la nommer, pouvait faire fi des différences.

Aussi, au moment où il décède, c'était le mois dernier, les hommages fusent, localement certes, mais aussi de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, car c'est son action passée qui explique qu'aujourd'hui cette AUPELF devenue l'AUF, l'Agence universitaire de la Francophonie, compte aujourd'hui 774 établissements membres répartis dans 91 pays, dont 55 sont membres de l'Organisation internationale de la Francophonie.

«Rêvez»

Il existe donc une planète francophone, à défaut d'être entièrement française. Et elle englobe les continents, faisant le lien entre le Nord et le Sud, car l'univers universitaire a la qualité d'être moins dominateur, moins contraignant qu'un autre, l'économique, qui fait fi des différences et envisage les régions d'abord comme des lieux de diffusion de produits: on ne vend pas la connaissance, on l'acquiert.

Et cette planète qui se transforme, où hier encore tout semblait se façonner sous forme de grandes et de petites puissances, voit son univers se configurer autrement. Ainsi, demain le français sera peut-être une affaire africaine: ne prévoit-on pas que, dès 2050, ils seront dans la seule Afrique près de 600 millions à utiliser cet idiome, alors que sans doute, au long des décennies à venir, le Québec se battra encore pour survivre en français et que la France, la patrie mère, n'aura plus le poids démographique pour justifier toute préséance dans les matières d'autorité.

Aussi, au pouvoir de l'argent, il faut en opposer un autre. Et le premier qu'on voit serait celui de la connaissance, à égalité avec un autre qui permettrait d'être fier de ce qu'on est, français ou francophone, mais à la culture propre.

C'était le rêve d'un Jean-Marc Léger, et comme l'avait dit Gilles Vigneault à l'occasion de la présence du Québec au Salon du livre de Paris, c'était celui de 1999, «rêvez, parce que le mot "rêve" contient la possibilité de la réalité».