L'Entrevue - L'espérant têtu

Jacques Grand’maison estime que la laïcité a besoin d’une éthique à elle, d’une profondeur spirituelle.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Jacques Grand’maison estime que la laïcité a besoin d’une éthique à elle, d’une profondeur spirituelle.

À l'aube de ses 80 ans, le chanoine Jacques Grand'maison n'a rien perdu de ses talents de communicateur et d'observateur de la société. À cette étape de la vie, ce grand humaniste et prolifique auteur tente une fois de plus de réconcilier le religieux et le laïc dans un ouvrage intitulé Société laïque et christianisme, la plus achevée de ses réflexions sur ces thèmes qui animent le Québec.

Jacques Grand'maison avait un jour dit à la blague à un évêque qui s'étonnait de le voir écrire autant: «Monseigneur, vous m'empêchez de procréer, mais vous ne pouvez pas m'empêcher de créer!» Cinquante ouvrages plus tard, une vie entière consacrée à Dieu et à réfléchir sur les enjeux de la société québécoise, le grand intellectuel québécois qu'est le chanoine Grand'maison n'a pas perdu de sa lucidité, de son enthousiasme ni de son intelligence. Même si en voyant tout ce qu'il a accompli, il constate que le temps passe. Mais c'est tant mieux, car il est des choses qu'on peut écrire à presque 80 ans qu'on n'aurait su aborder à 20 ou 30 ans. «J'ai l'impression que je suis au sommet de mon expérience de vie. C'est pour ça que j'apprécie beaucoup d'être encore lucide. C'est un véritable cadeau», souligne l'auteur de Société laïque et christianisme (Novalis). «Un ouvrage comme ça, tu ne peux pas l'écrire à 30 ans. Je dis aux aînés qu'ils ont quelque chose à transmettre, ne serait-ce que l'expérience d'une vie. Je leur dis: "N'attendez pas d'être gagas avant de faire votre testament spirituel."»

Pour le théologien et sociologue, qui a passé sa vie à réfléchir et à écrire sur les thèmes du religieux, du sacré, de la laïcité, de l'éthique, tenter encore une fois de construire des ponts entre la religion et la laïcité s'imposait. D'autant que ce prêtre natif de Saint-Jérôme, qui a été longtemps professeur à l'Université de Montréal, estime être lui-même un parfait produit des deux écoles. «J'ai été passionnément impliqué dans l'une et dans l'autre. Je suis comme la femme moderne, je veux tout», plaisante-t-il. «J'aurai toujours une certaine fidélité à l'Église envers et contre tout. Pour moi, ce sont les chrétiens qui sont l'Église et je veux leur être fidèle. Mais il y a aussi le peuple auquel j'appartiens. C'est une autre de mes fidélités. Ma fidélité à ce que j'appelle la tradition prophétique, qui est le déplacement entre le religieux et le monde profane, ce qui se passe en dehors de l'Église. La veine laïque traverse toute ma vie, y compris dans l'Église et avec mes limites.»

En croisade contre le sacré religieux...

Jacques Grand'maison, que certains imaginent mieux avec un chapeau de sociologue, n'est certes pas un prêtre comme les autres. D'abord parce qu'il défend mordicus le fait que le religieux et le laïc sont intrinsèquement liés. «Les chrétiens devraient se sentir à l'aise avec ça, car c'est dans les pays de souche chrétienne que la laïcité est née et s'est développée; il y a donc une certaine accointance», fait-il remarquer. «On rappelle aussi aux esprits laïques qu'ils doivent beaucoup au christianisme, dont les valeurs ont été laïcisées.»

Le chanoine Grand'maison se permet même de critiquer ce qu'il appelle le «sacré-religieux», cet enfermement où il n'y a pas de dialogue ou de débat possible. «C'est l'un des drames de l'Église actuellement, ça nous aide à saisir comment la laïcité a joué un rôle important pour nous sortir de cet enlisement dans le sacré-religieux», soutient-il. Il écorche au passage les années Duplessis, qu'il a vécues jeune adulte, cette époque où les évêques mangeaient dans la main du «cheuf». «Duplessis s'était servi de la religion pour dire non aux grévistes de la mine d'Asbestos. La religion devenait politique», déplore M. Grand'maison. Il se souvient d'avoir été disqualifié lors d'un concours oratoire parce qu'il avait critiqué cet aspect de la gouvernance de Duplessis. «Il s'imposait en porteur du monopole de la vérité, de la morale et d'un pouvoir religieux absolu qui demande l'obéissance inconditionnelle. Moi, avec mes sensibilités laïques, je n'ai jamais pu blairer ça.»

L'homme admet toutefois avoir été courtisé par le milieu politique, notamment pour occuper le poste de maire, ou de député au sein du NPD ou du PQ. Il préfère nettement faire une différence «sur le terrain», comme il l'a notamment fait en fondant un organisme de réinsertion des chômeurs. «Au bout de quatre ans, j'étais devenu complètement inutile. C'était la meilleure chose qui pouvait arriver», lance-t-il en louant le courage des gens qu'il a aidés.

Pour lui, l'Église aurait intérêt à mettre elle-même en pratique les bonnes vieilles leçons de sa doctrine sociale, plutôt que de chercher à l'imposer à autrui. Il va même jusqu'à souhaiter la mort du modèle de l'Église catholique depuis le concile de Trente. Sa soutane de prêtre ne lui a d'ailleurs pas toujours servi au moment de critiquer les religieux et les laïcs. «Le fait d'être prêtre pour un certain nombre de gens, avant même que je n'ouvre la bouche, me faisait parfois passer pour un con qui ne sait pas de quoi il parle. C'est passablement inconfortable, des deux côtés. Mais je ne m'en plains pas du tout et ça n'a pas eu de poids dans ma vie. J'étais trop engagé et trop passionné, à la fois dans mes engagements sociaux et ceux de l'Église. Mais je peux comprendre que pour certains, je venais de la planète Mars.»

... et la laïcité pure et dure

Malgré sa grande ouverture, Jacques Grand'maison n'épouse pas l'idée d'une laïcité mur à mur, qui ne ferait plus de place au religieux. «La laïcité a ses limites. Il y a des ancrages historiques, des visions du monde qui débordent de la simple citoyenneté. La laïcité a besoin d'une éthique à elle. Ce n'est pas tout de critiquer la morale d'hier, il faut qu'elle se donne une profondeur spirituelle. À la fin de ma vie, ce qui me turlupine, c'est que j'ai connu la confessionnalité mur à mur. Est-ce que je vais connaître la même chose avec la laïcité? Il m'arrive de penser qu'il y a des éléments dans le discours laïque qui me rappellent ce qu'il y a de plus détestable dans mon héritage religieux», prétend l'intellectuel, qui a été conseiller pour l'Assemblée des évêques du Québec. M. Grand'maison met en garde contre le discours laïque qui exclut les groupes religieux. «Si tu n'acceptes pas que les groupes religieux interviennent dans le débat social, tu paves le chemin de l'intégrisme. Et le discours laïciste devient abstrait.»

Ce n'est pas parce qu'il avance dans sa «dernière étape de vie» que le chanoine Grand'maison ne se préoccupe pas de l'avenir. «Je vis avec des chrétiens, on est une petite poignée dans le société. Il faut préparer l'avenir et essayer ensemble de bâtir une conception de la foi chrétienne qui va avec le type de société dans lequel on est», note-t-il. «Je ne veux pas qu'on pense qu'à la fin de ma vie, alors que beaucoup de choses tombent, dont ma propre église où j'ai fait du ministère pendant 30 ans qui vient de fermer, je suis en train d'assister à l'ultime table rase de la référence chrétienne, avec un certain vertige, comme assommé», insiste-t-il, en se décrivant comme un «espérant têtu». «Beaucoup de choses s'effondrent autour de moi, mais je n'ai jamais été aussi heureux!»
9 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 4 janvier 2011 04 h 19

    Un maître à penser

    J'ai énormément aimé cette dernière réflexion de Jacques Grand-Maison, ce grand maître à penser, ce “souleveur” de questions qui n'ont pas eu de réponses satisfaisantes, cet anti coup de balai, comme si tout peut être faux ou vrai, cet écouteur avant de parler, ce lecteur avant d'écrire, ... enfin ce genre d'homme dont la société ne peut se passer. Merci à vous et j'espère vous lire et vous entendre encore longtemps.

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 janvier 2011 06 h 18

    Heureux et reconnaissant je suis à me...

    ...nourrir de propos, pour moi, éclairants, pacifiants et porteurs d'une grande logique. Le tout, je dirais, avec mes carences intellectuelles, moi un «sans papiers» académiques, produit de la vie, petit et grand «V». Diplômé, je souris, de prison et de pénitenciers. Là n'est pas le propos. Merci à Monsieur Grand'maison pour cet équilibré «mélange» de laïcité-religieux. Pour aujourd'dui ( demain, je verrai), je navigue dans ces eaux parfois tumultueuses. Je suis un être humain qui a besoin de croire, qui a le goût de croire avec et malgré, je dirais, la non-scientifique preuve de l'existence de Dieu. Vouloir prouver l'existence de Dieu.., ne serait-ce pas comme vouloir prouver que l'Amour existe ?
    Il existe de ces situations de vie humaine où le besoin de croire se voit et se fait à ce point manifeste ! J'y porte de très tragiques expériences. Expériences que je ne souhaite à aucun être humain sur cette planète. Essentiel ici d'écrire que je ne suis pas porteur de LA VÉRITÉ. Je n'ai que la mienne, qui ne vaut que pour aujourd'hui. Je suis à apprendre à désapprendre, Ébranlé il m'arrive d'être devant ce qui m'apparaissait comme des évidences .
    Monsieur Grand'maison, je salue vos quatre-vingt printemps. Je les remercie d'avoir été et d'être tout comme je vous remercie pour ce si généreux partage de Beautés vous habitant. Je suis un de celles et ceux en ayant bénéficié et en bénéficiant.
    À vous Santé, Amour et le PLUS de ce qui vous nourrit le MIEUX le coeur, l'esprit et l'âme !
    Humblement...je l'espère et je souris encore.
    Gaston Bourdages
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com!

  • Denis Paquette - Abonné 4 janvier 2011 08 h 59

    Le religieux et le sacré

    Que le religieux ou le sacré soit en quelque sorte un passage obligé, j’en conviens, mais il faudrait encore définir dans quelle religion et dans quel sacré nous voulons vivre.
    Nous devons admettre que le religieux et le sacré que nous avons vécus furent très instrumentalisés, certains diront bébelles. Le religieux et le sacré ont besoin d’être édifiants pour être crédibles, il ne suffit pas qu’ils soient emprunté aux mythes les plus courants et servir de prétextes à l’institution. Monsieur de grande maison, de tout cœur, je vous souhaite la paix et la sérénité à la fin de vos jours.

  • Alain Bilodeau - Inscrit 4 janvier 2011 09 h 37

    Re-lier

    Refaire les liens entre nous, entre les composants de notre société.Oui c'est possible en étant têtu,en faisant intervenir notre cérébral, mais en l'espérant aussi, donc par notre coeur. Nous utilisont ainsi toute notre humanité de la même manière que notre société devrait travailler à grandir. Merci l'abbé Grand'maison de nous y faire penser.

  • Paul-André Giguère - Abonné 4 janvier 2011 09 h 50

    Refuser les intégrismes

    J'accueille la publication de « Société laïque et christianisme » comme une grosse bouffée de bon sens. Il me semble qu'il n'y a rien de dogmatique dans cet ouvrage (qui est « de la belle ouvrage ») mais plutôt un appel à l'intelligence et au dialogue. Le repli sur eux-mêmes des personnes et des groupes partageant les mêmes idées, dans la certitude - légitime - d'avoir raison, est un bouillon de culture pour le dogmatisme et l'intégrisme. Oser un dialogue franc comme celui auquel invite Jacques Grand'Maison permet de comprendre ce qu'il y a de rationnel, de légitime, dans le point de vue de l'autre, comme le rappelle l'ouvrage que présentait Louis Cornellier dans sa dernière recension. C'est la base du respect sans lequel quelque chose du caractère démocratique de la société « fout le camp », pour faire allusion au titre d'un ouvrage précédent de Jacques Grand'Maison.