L'entrevue - Espoir dans les quartiers de la débrouille

Doug Saunders, journaliste du Globe and Mail
Photo: Jonathan Worth Doug Saunders, journaliste du Globe and Mail

Québec — Et si l'avenir de l'économie et de nos sociétés dépendait de ces quartiers multiethniques et pauvres en bordure des grandes métropoles? Telle est la thèse audacieuse que défend un journaliste du Globe and Mail, Doug Saunders, dans un livre percutant mais incontournable pour tous ceux qui peinent à comprendre notre monde.

Paru en anglais cet automne, Arrival City nous fait pénétrer dans le quotidien de toutes ces familles qui quittent les villages de la Chine, du Bangladesh et d'ailleurs et qui se dirigent vers les mégalopoles. La plupart du temps, le père ou la mère part en premier pour trouver du travail.

À défaut de se faire une place dans la grande ville, ils se joignent à des milliers d'autres arrivants dans des bidonvilles où rien n'est facile mais où règnent solidarité et débrouille. Avec un peu de chance, ils sauront s'en tirer et envoyer de l'argent à la famille restée au village. Qui sait? Ils pourront peut-être un jour rapatrier tout le monde. Dans le pire des cas, il faudra attendre la prochaine génération.

Inspiré par une démarche humaniste qui ne ferait pas honte au grand Albert Londres, Saunders s'est d'abord rendu sur le terrain avant d'intellectualiser. «Dans mes voyages journalistiques, j'ai pris l'habitude de me familiariser avec de nouvelles villes en prenant le métro ou les tramways jusqu'au bout de la ligne, ou dans ces interstices cachés et ces coins inaccessibles du coeur de la ville.»

Le livre nous transporte autour de Dhaka (Bangladesh), Schenzhen (Chine), mais aussi dans la cité des Pyramides près de Paris, dans Slotervaart près d'Amsterdam. «Toutes ces villes fonctionnent de la même façon», explique-t-il depuis son bureau de Londres. «Ce sont des mondes de transition. Les gens qui y vivent ont un pied dehors [ndlr: le village d'origine] et un autre dans la ville.»

Ils vivent dans ce qu'on considérerait comme des taudis sur des terrains qu'ils occupent parfois illégalement. Les services d'aqueduc et d'électricité sont souvent inadéquats, mais on trouve à chaque coin de rue un vendeur de cellulaires et des bureaux de style Western Union qui leur permettent de poster le salaire à la grand-mère qui garde les enfants au village. «L'erreur que nous faisons quand nous voyons des quartiers de ce genre est de penser qu'ils sont statiques», répète-t-il.

Mandaté par le Globe and Mail pour couvrir tout le territoire européen, Saunders s'est rendu compte que c'est dans ces zones que «se trouvaient toutes les nouvelles et les sujets d'articles.» «Souvent, j'ai eu l'impression que gérer le bureau européen revenait à travailler comme reporter à l'immigration

La première ligne de son livre donne le ton. «La première chose que nous allons retenir du XXIe siècle, à part peut-être les effets des changements climatiques, est le dernier grand mouvement de populations des campagnes vers les villes.» Dans les pays en voie de développement, le phénomène concerne «entre deux et trois milliards de personnes, soit le tiers de la population de la planète».

Saunders est friand de parallèles et s'est déjà amusé dans une chronique à comparer le héros de Slumdog Millionaire à Oliver Twist. Peut-être pour aider les Occidentaux que nous sommes à s'identifier à ces gens, il multiplie habilement les parallèles avec la dernière grande vague migratoire (entre la fin du XVIIIe et le début du XXe), celle des paysans français qui ont voulu gagner Paris comme celle de nos ancêtres qui sont venus s'installer en Amérique du Nord.

Leurs difficultés à accéder à la propriété et à nourrir leurs familles ont joué un rôle-clé dans les mouvements révolutionnaires de l'époque, rappelle-t-il, et la même chose se produit aujourd'hui. Ainsi, les Français qui ont pris la Bastille en 1789 parce qu'il n'y avait plus de pain à Paris étaient pour la plupart des paysans qui venaient de débarquer en ville. Même chose pour les habitants des alentours de Téhéran qui ont soutenu la révolution islamique en 1979, raconte-t-il dans un chapitre particulièrement passionnant. D'un continent à l'autre, d'une époque à l'autre, ces «villes d'arrivée» ou «de transition» ont nourri bien des révoltes.

Ce qui nous ramène aux cités françaises et néerlandaises d'aujourd'hui, par exemple. «Beaucoup de problèmes se manifestent d'abord dans ces quartiers, explique Saunders. Je parle notamment dans le livre du quartier près d'Amsterdam où vivent les jeunes hommes qui ont tué Theo Van Gogh.»

Machines d'intégration

Trop souvent, observe-t-il, la gauche et les «libéraux» concentrent leur énergie à intervenir contre la pauvreté au centre-ville, alors que le défi est ailleurs. Saunders est convaincu que les gouvernements pourraient trouver une façon de traiter ces zones périphériques de manière à empêcher de tels drames. «Les quartiers d'immigrants veulent être des machines d'intégration efficaces. Si on peut leur donner les outils pour le faire, ils vont devenir la prochaine classe moyenne dans notre économie et notre culture.» Comment? D'abord, en ne rasant pas leurs quartiers comme on l'a fait en Turquie, par exemple. Mais surtout en facilitant l'accès à la propriété, à l'éducation. Enfin, en leur laissant la marge de manoeuvre nécessaire pour que poussent ces petits commerces qui servent de liant communautaire et permettent aux plus débrouillards de rejoindre la ville et la classe moyenne.

Il montre par ailleurs très bien comment l'absence de services publics minimaux est comblée par des groupes criminels ou encore par des groupes politiques et religieux radicaux comme le Hamas, qui ne tire pas la loyauté de son peuple de nulle part.

Son livre sera bientôt traduit en espagnol, en allemand, en néerlandais et en mandarin, mais on n'en a pas dit mot dans le monde francophone. Et pourtant, le sujet ne manque pas d'intérêt pour nous, qu'on pense à la commission Bouchard-Taylor ou même au décès de Fredy Villanueva dans Montréal-Nord.

Mais comment appliquer sa démarche quand il faut aussi faire la promotion du français auprès des immigrants? «C'est vrai que ce n'est pas évident. Mais la leçon à tirer de ces quartiers est qu'ils doivent être vus comme des lieux de transition qui bougent beaucoup. Ils deviennent des ghettos que nous craignons quand ils sont bloqués. Normalement, quand ils ne sont pas bloqués, ils sont aussi influencés par la culture francophone, et inversement.»

L'auteur ne s'en cache pas: il faudrait préciser quels genres de politiques fonctionnent le mieux pour permettre aux «villes d'arrivée» de s'épanouir. Il songe d'ailleurs à revenir là-dessus. Qui sait? Cela pourrait faire l'objet d'un autre livre.

Sans apporter de réponses à tout, cet ouvrage nous fait jeter un regard complètement nouveau sur notre monde et notre histoire. Que regardions-nous de si important, ces dernières années, alors que le tiers de la planète changeait de place? Comment les villes pourront-elles absorber autant de gens tout en respectant les idéaux de liberté et d'égalité? Le débat ne fait que commencer et on ne peut vraiment pas se permettre d'en faire l'économie.
3 commentaires
  • MJ - Inscrite 20 décembre 2010 10 h 06

    Pas besoin d’aller si loin! (1)

    Les grands projets qui ne font pas l’unanimité dans la population et qui, faute de recours au principe de précaution, saccagent un territoire par négligence ou accident - (ex. industrie gazière et pétrolière - voir: l’accident de BP dans le Golfe du Mexique) - entraînent forcément dans leur sillage des migrations de populations locales vers d’autres lieux. Lorsqu’une catastrophe survient, et qu’un territoire est dégradé, pollué et dangereux pour la santé, alors les gouvernements se décident à intervenir mais bien tardivement car ils ont été ceux qui ont promu le développement de cette industrie sans examiner d’autres options ou sans en prévenir les dégâts.

    Les migrations de populations locales et régionales vers les villes ne sont pas un phénomène nouveau. Ce phénomène prendra-t-il de l’ampleur avec le potentiel d’accidents écologiques, alors que les plates-formes de forage se multiplient au Québec et ailleurs?

    La Chine et son barrage hydro-électrique des trois gorges, qui fut un désastre écologique et ensevelit bon nombre de villages, entraîna une migration de ses habitants par millions sans réels dédommagements. Voir le film chinois, “Still Life”:
    http://lewebpedagogique.com/environnement/2007/06/

    Sur le barrage des trois gorges et le nouveau microclimat:
    http://www.courrierinternational.com/article/2006/

  • Claude Kamps - Inscrit 20 décembre 2010 10 h 06

    Un semblant de richesse ne veut pas dire être riche...

    Je trouve cette analogie intéressante, on peut y voir l'espoir d'un monde meilleur pour les moins bien nantis !!
    Les riches que nous sommes payent des années des voitures qu'on remplace par plus beau plus grand, ceux de ces quartiers se battent pour un frigidaire, un peu plus de nourriture et surtout la reconnaissance par .... une carte de crédit... un téléphone...
    Quand la faim tiraille le reste est vraiment oublier, comme les petits qui vont à l'école le ventre vide et comme le nouveau pousse pas le vieux, les intestins gonflés...
    Une fois le minimum atteint, on peut penser à étudier pour arriver mieux dans la vie...
    Mais nous sommes chanceux, déjà le minimum est plus que couvert pour la santé, il reste à éliminer ces files d'attente dans les magasins alimentaires du 3e monde encore et toujours plus bien vivant chez nous, à notre porte...

    Ce qui me fâche le plus, c'est qu'on sait que le minimum qu'on donne au assistés sociaux est juste assez pour payer le loyer, pour la nourriture et le reste, il faut aller tendre la main, c'est pas comme cela qu'on récupéra des gens de la pauvreté extrême...

    Mais on devrait prendre des leçons dés maintenant, il est possible que dans 6 mois ce soit nous autres qui font la file....

    La devise, récupération, acheter en solde ( comme après noël pour 2011!),
    jamais de char neuf, 50.000km 3 ans..., faire son pain et ses fines herbes, etc...
    Juste pour référence les magasin à $1.00 on fait l'année passée 1 millions de bénéfice, cette année 31 millions !! depuis qu'ils ont plus de choix à 2.00...

  • MJ - Inscrite 20 décembre 2010 10 h 08

    Pas besoin d’aller si loin! (2)

    Les idéaux de liberté et d’égalité sont-ils en voie de disparition dans la mouvance de la mondialisation et de nos “démocraties de paravent”, face à cette nouvelle ploutocratie mondiale qui va de pair avec une corruption sans précédent de nos gouvernements? Alors que les gouvernements européens sont aux prises avec des déficits et adoptent des budgets très restrictifs pour leurs populations, d’autres voient leurs privilèges subsister à travers les siècles. Ainsi, va la monarchie anglaise, son palais de Buckingham, son niveau de dépenses somptuaires et ses exemptions fiscales! A d’autres plus démunis, les politiques de restrictions de dépenses! A chaque fois, dans l’histoire de l’humanité, que les richesses se concentrèrent entre les mains d’une minorité et que la majorité n’arriva plus à “survivre”, une révolution pointa pour changer l’ordre établi.