Une question de sémantique - « Y a-t-il un ordre dans la nature ? »

Émilie Corriveau Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

«Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément», dit l'adage. Si la formule peut paraître rudimentaire, pour les écologistes et les écotoxicologues, l'équation n'est en fait pas si simple. Utilisant un vocabulaire dont bon nombre de termes renvoient à des réalités multiples et parfois floues, la démarche normative actuellement appliquée en écologie s'avère contestable, d'après plusieurs scientifiques.

S'intéressant de près aux paradigmes fondateurs de l'écologie ainsi qu'à toute la sémantique qui s'y rattache, l'éminent scientifique Christian Lévêque, directeur de recherches à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) de Paris, un établissement public français à caractère scientifique et technologique, a déposé en novembre, à Lyon, sa réflexion sur le vocable aujourd'hui employé dans les études de l'environnement. «Si on veut que l'écologie joue un rôle opérationnel en matière d'aménagement ou de gestion de l'environnement, il faut aussi qu'on se comprenne, qu'on soit capable d'utiliser des termes qui soient utiles et qu'on fasse des propositions réalistes», affirmait-il d'emblée.

Paradigmes fondateurs et créationnisme

Longtemps, les écologistes ont développé l'idée selon laquelle les écosystèmes étaient en équilibre. Aussi, bon nombre de principes fondateurs de l'écologie reposent sur cette notion, comme la santé et l'intégrité des écosystèmes, ou encore le bon état écologique. Le problème, soulève M. Lévêque, c'est que l'idée s'inspire de la doctrine créationniste et qu'aujourd'hui les scientifiques n'adhèrent plus à cette conception du monde.

Parce qu'elle sous-tend notamment l'idée d'un écosystème idéal et référentiel qui est exempt des impacts des activités humaines, M. Lévêque estime qu'il y a lieu de se questionner sur la pertinence de la notion d'équilibre et sur toutes les pratiques qui en découlent.

«L'écologie classique s'est appuyée sur cette notion d'équilibre et formule cette idée d'un retour possible à un état antérieur. L'idée de base, c'est que, quelque part, il existe un système de référence idéal. Le concept d'histoire naturelle, c'est un vieux débat et c'est essentiellement lié au fait que, longtemps, c'est la religion qui dominait la pensée scientifique et que l'idée de la nature harmonieuse, oeuvre de Dieu, était le dogme», explique-t-il.

D'après Émilien Pelletier, professeur en océanographie chimique à l'Université du Québec à Rimouski, cette réflexion pose la question fondamentale de l'objet de l'écologie. Tout dépendant des démarches, les idées sont partagées. «Il est vrai qu'en écologie on retrouve certains créationnistes. Quand des gens disent vouloir sauver des espèces terrestres ou marines et qu'ils réfléchissent en vue de sauver la créature de Dieu, ils sont créationnistes. Les écologistes sont là pour observer les causes, les effets, les changements qui feraient en sorte que l'une des composantes d'un écosystème pourrait disparaître ou se multiplier. Ils doivent observer et décrire des phénomènes, en plus de tenter d'expliquer ce qui se passe à l'aide de leurs modèles et de leurs outils. Mais leur travail, ce n'est pas de porter un jugement sur ce qui devrait ou non être sauvé. Porter le jugement de valeur sur le devenir d'un écosystème, c'est une question éthique, pas écologique», soutient le scientifique.

Une question de valeur plutôt que d'équilibre

Selon Christian Lévêque, la démarche normative de l'écologie doit être révisée. Aux dires du spécialiste, il est urgent de se préoccuper des notions de dynamisme des écosystèmes et de leurs capacités d'adaptation, afin de ne pas continuer à entretenir des illusions sur les aptitudes des indicateurs biotiques à trancher les questions importantes.

«Ma question est la suivante: y a-t-il un ordre dans la nature? Depuis la naissance de l'écologie, on a fait comme en physique et on a cherché des notions de causalité entre certains événements et des réponses de l'écosystème. On a, d'une certaine façon, légalisé la nature dans notre recherche d'une organisation fonctionnelle. S'il y a organisation, est-ce qu'il y a des objectifs? À mon avis, il y a là une question qui n'est pas assez posée: quelle est la finalité d'un écosystème ou, autrement dit, à quoi ça sert? Beaucoup de choses ont été dites là-dessus, mais peu sont convaincantes», a-t-il affirmé.

Partageant les réflexions de M. Lévêque, Émilien Pelletier estime qu'il faut davantage se pencher sur la question de la valeur des écosystèmes. D'après le scientifique, cette démarche pourrait permettre de déterminer d'une façon plus consensuelle les raisons pour lesquelles on doit tenter ou non de protéger les écosystèmes.

«Il est très difficile de mettre une valeur sur les divers éléments d'un écosystème, explique l'écotoxicologue. Depuis quelques années, on a commencé à parler de la notion de "services écosystémiques". Elle a pour objectif de nommer, de décrire et d'expliquer à quoi servent les éléments d'un écosystème. Cette notion n'est pas parfaite, mais elle a au moins le mérite de prendre en compte les valeurs qualitatives d'un écosystème, comme l'esthétisme, par exemple.»

Optimiste, M. Pelletier estime que ce genre de démarche pourrait permettre aux écologistes, aux économistes et aux citoyens de se rejoindre sur un même terrain d'entente et, du même coup, de prendre des décisions mieux concertées sur la gestion de l'environnement.

«Si on réussit à faire comprendre à un gestionnaire de fonds qu'un béluga, même si ça n'a aucune importance à ses yeux, ç'a tout de même une valeur esthétique ou autre pour certains, on pourrait réussir à influencer certaines de ses décisions qui ont en fin de compte un impact sur les écosystèmes. Ce que je veux dire, c'est que si on parvient à qualifier et à quantifier les services des écosystèmes dans un langage qui convienne autant aux écologistes qu'aux économistes, à mon avis, ça pourrait faire mieux circuler le message jusqu'aux dirigeants politiques et économiques. Il faut que la vision des écosystèmes et la valeur qu'on leur accorde soient partagées par la plus vaste population possible et, en fin de compte, par des dirigeants. Alors, on pourra prendre des décisions éclairées et décider de faire ou non des gestes.»

***

Collaboratrice du Devoir