Endettement - L'éducation financière peut-elle être laissée aux banques ?

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Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une publicité invitant à l’endettement devant un salon d’esthétique à Montréal.

«Éliminez vos poils maintenant, payez plus tard». Pilosité et endettement. L'offre, exposée sans retenue hier devant un salon d'esthétique du Complexe Desjardins à Montréal, serait finalement à prendre avec des pincettes au lendemain de l'appel au calme lancé par le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney.

Mardi, le gardien du système monétaire s'est dit en effet préoccupé par le niveau de dettes au pays, dont la valeur moyenne a atteint 96 100 $ en 2010 par ménage, hypothèque et carte de crédit comprises. Un niveau record.

L'homme faisait écho au sous-ministre des Finances, Michael Horgan, qui, la semaine dernière, lors d'une rencontre privée avec de hauts gradés de la finance à Toronto, a demandé aux banques d'adopter des mesures pour freiner la progression de l'endettement au pays afin d'éviter le pire, advenant une hausse de plus en plus prévisible des taux d'intérêt. Un appel loin d'être adressé aux bonnes personnes, croient toutefois les organismes de défense des endettés chroniques.

«Les banques ne peuvent pas aller contre un service financier dont elles tirent d'importants profits», lance à l'autre bout du fil Clémence Gagnon, porte-parole de la Coalition des associations de consommateurs du Québec (CACQ), responsable d'une campagne annuelle contre le crédit facile et ses effets pervers. «Elles sont prises entre l'arbre et l'écorce. La consommation est nécessaire à leur fonctionnement et elles ne peuvent pas s'en passer.»

Actuellement, les ménages sont endettés à hauteur de 148,1 % de leur revenu brut annuel disponible, selon la dernière évaluation du crédit au Canada. Et les institutions financières n'y sont pas étrangères, à en croire la Coalition qui, fin novembre, a porté plainte auprès de l'Office de la protection du consommateur (OPC) contre huit d'entre elles pour incitation abusive et illégale à l'achat à tempérament. La Banque Royale, Desjardins, MBNA ou la Banque Scotia sont entre autres dans la ligne de mire.

Le groupe estime que 97 % des publicités postales envoyées par ces banques contreviennent ainsi à la loi du Québec en encourageant l'endettement pour l'acquisition de biens non durables, mais aussi en oubliant de préciser les conditions de remboursement du prêt.

La tactique, alimentée dans les derniers mois par la baisse des taux d'intérêt — dans l'espoir de relancer l'économie nationale — est connue. Elle semble toutefois avoir atteint ses limites, de l'aveu même de Gordon Nixon, grand patron de la Banque Royale du Canada, la plus grande au pays. «Vous ne voulez pas d'augmentation significative de la dette des consommateurs», a-t-il indiqué plus tôt cette semaine au Globe and Mail... sous peine d'enrayer une croissance timide revue régulièrement à la baisse depuis le début de l'année, mais surtout de multiplier le nombre de ménages incapables de faire face à leurs obligations financières.

Le scénario n'a bien sûr rien de séduisant pour le gouvernement fédéral qui, tout en menant actuellement des consultations prébudgétaires, cherche à l'éviter en freinant la croissance de la dette des ménages et en sensibilisant les banques à la chose. «Avec la remontée des taux d'intérêt, il y a un risque réel que les gens soient pris au pied du mur, indique l'économiste du Mouvement Desjardins Yves Saint-Maurice. Le gouvernement propose de prendre des mesures pour, d'une certaine façon, les protéger d'eux-mêmes» et prévenir une augmentation des mensualités que les ménages actuellement sur la corde raide ne pourraient pas encaisser.

Dans cette optique, en avril dernier, Ottawa a d'ailleurs resserré les conditions d'accès au crédit hypothécaire en imposant aux emprunteurs de verser 5 % de la valeur d'une propriété en mise de fonds, entre autres. Ce pourcentage pourrait être augmenté à l'avenir, avec l'appui des banques, a rapporté plus tôt cette semaine le Globe.

«C'est une avenue, mais ce n'est pas la seule pour lutter contre l'endettement», dit Mme Gagnon qui, tout en doutant de l'efficacité des banques dans cette lutte croit que c'est davantage au gouvernement «de mettre ses souliers». «Ottawa devrait limiter les offres de crédit, mais aussi contraindre les banques à réduire les taux d'intérêt sur les cartes de crédit. Aujourd'hui, on peut croiser dans les bureaux des associations de consommateurs des personnes avec un revenu brut de 20 000 $ et une limite de crédit de 30 000 $. Mathématiquement, ça ne fonctionne pas.»

Sans remettre en question l'emprunt, souvent qualifié d'huile servant à faire fonctionner l'économie, la Coalition propose toutefois la mise en place d'un fonds, alimenté par des ponctions dans les profits des institutions financières, afin d'éduquer la population au bon usage du crédit. «Actuellement, ce sont les banques qui se chargent de cette éducation financière, dit Mme Gagnon, et voilà où cela nous a conduits. Il est temps de leur enlever ce dossier des mains.»

Statistique Canada est formel. Pour la première fois en 12 ans, l'endettement des ménages canadiens est passé au-dessus de celui des ménages américains, pourtant réputés pour dépenser beaucoup plus qu'ils ne gagnent, soit en une année 143 % de leur revenu disponible. Malgré nos appels, l'Association des banquiers canadiens n'a pas souhaité commenter ce renversement de situation.
5 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 15 décembre 2010 08 h 19

    La question est effectivement très pertinente.

    C'est comme si on demandait au fin renard de faire lui-même les règles dans le poulailler. Pas sûr que ce serait une bonne affaire pour les poules dans le poulailler.

  • Marjolaine258 - Inscrite 15 décembre 2010 08 h 45

    J'appuie Mme Gagnon

    Je crois sincèrement que c'est à Ottawa de mettre des limites aux offres de crédit.
    Les banques jouent sur deux tableaux; elles nous font la leçon mais font tout leur possible pour que tous les consommateurs, à partir du CÉGEP, utilisent le crédit offert sans grandes précautions.

  • Jacques Morissette - Inscrit 15 décembre 2010 11 h 20

    Quelques extraits de 2 textes sur le sujet de l'endettement.

    Je lis en ce moment quelques textes de la revue Relations, numéro 745, Décembre 2010. Voici deux extraits pris dans deux textes de cette revue:
    1. «... Le crédit, qui a pris le relais des salaires comme forme de revenu permettant aux ménages de continuer de consommer.»
    (in "Le quotidien dans les griffes de la finance", de François L'Italien, doctorant en sociologie à l'Université Laval et membre du Collectif d'analyse de la financiarisation du capitalisme avanc.é (CAFCA), p.15)
    2. Dans un autre article: «Si l'endettement croissant des jeunes est le fruit d'une culture consumériste, il n'est pas juste d'en appeler à leur sens des responsabilités et de la discipline budgétaire sans responsabiliser l'industrie financière qui le normalise, l'encourage et en profite.»
    (in "L'endettement forme la jeunesse", de Julia Posca, Maitrise en sociologie à l'UQAM, membre du Collectif d'analyse de la financiarisation du capitalisme avancé (CAFCA), p. 18)

    Entre les salaires et la consommation, l'écart s'est fait de plus en plus grand depuis plusieurs années. «Les 20% les plus pauvres ont vu leurs revenus augmenter de 10% entre 1979 et 2006, alors que les 20% les les plus riches ont connu une augmentation de 60% pour la même période.»

    (in "Le quotidien dans les griffes de la finance", de François L'Italien, doctorant en sociologie à l'Université Laval et membre du Collectif d'analyse de la financiarisation du capitalisme avanc.é (CAFCA), p.15)

  • Nasboum - Abonné 15 décembre 2010 14 h 13

    bonne dette?

    La dette canadienne, est-elle bonne ou mauvaise? hypothèque ou bébelle? je crois qu'il y a une différence à faire.

  • Jacques Morissette - Inscrit 16 décembre 2010 09 h 16

    à Nasboum.

    Bébelle en effet. Il faut faire une distinction entre un budget familial et le budget d'un État. Les politiciens nous font avaler des couleuvres avec les sempiternels arguments qu'ils nous sermonnent. D'ailleurs, il y a la revue Relations de Décembre 2010 qui parle justement de tout ça.