L'origine du mal: la dépendance envers le privé

Construction à Montréal<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Construction à Montréal

Les controverses et dérapages en matière de travaux publics n'ont pas manqué dans les dernières années. Montréal et ses compteurs d'eau; Laval qui confie des fonctions stratégiques de la Ville aux firmes de génie-conseil, Saint-Irénée, dans Charlevoix, qui se fait construire une usine d'eau potable jugée surdimensionnée par les citoyens; le ministère des Transports qui décide des travaux à exécuter en partenariat avec les ingénieurs privés...

Ces exemples et bien d'autres ont le même dénominateur commun: depuis une vingtaine d'années, les municipalités et le gouvernement se sont retrouvés dépendants de l'expertise du secteur privé. Une fois les mains attachées, sans spécialiste à l'interne pour encadrer adéquatement les projets, les entités publiques ont dû s'en remettre aux firmes de génie-conseil pour mener à leur place les petits et grands chantiers.

Une source, à cheval entre le milieu municipal et les firmes de génie-conseil, affirme que «l'ingénieur, c'est l'alpha et l'oméga d'un projet: il fait les plans, les devis, il valide les soumissions, il surveille les travaux et il accorde les extras. Les villes sont déficientes à les contrôler», dit cette personne, qui refuse d'être identifiée par peur de représailles. Elle ajoute: «Les firmes sont fortes du pouvoir que les municipalités leur ont donné. C'est la responsabilité du donneur d'ouvrage de décider quel est le niveau de dépendance qu'il est prêt à assumer.»

À Montréal, on a appris à la dure avec le dérapage des compteurs d'eau, où la firme BPR a pris le contrôle du projet de A à Z à la place des fonctionnaires de la Ville, avec une facture gonflée. Montréal, qui donnait tout le travail de génie aux firmes privées jusqu'à récemment, a d'ailleurs changé de cap. En octobre 2009, elle employait 221 ingénieurs. Elle en compte maintenant 254.

En mai dernier, le directeur de la Ville de Montréal, Louis Roquet, soutenait qu'il était essentiel de regarnir l'expertise interne, ce qui permettra à la Ville de ne plus avoir une confiance aveugle envers les firmes.

Le coup de barre de Montréal est toutefois une exception dans la province. À Laval, troisième ville du Québec en importance, à peine une quinzaine d'ingénieurs municipaux tentent de superviser le processus d'octroi de contrats et les chantiers, qui totalisent entre 60 et 100 millions de dollars par année. L'administration Vaillancourt n'entend pas changer cette pratique, qui voit des firmes comme Dessau, Cima+, Genivar et autres Tecsult contrôler les projets et fixer les balises à la place de la Ville.

On siphonne le talent


Si Laval a fait un choix idéologique, il en va autrement des petites municipalités, qui n'ont simplement pas les moyens de s'offrir un service de génie à l'interne. Et en région, la politique n'est jamais bien loin. «Dans les petites municipalités, ça joue plus dur parce que les firmes essaient de prendre le contrôle total à partir des élections clés en main. Pourquoi? Parce que c'est payant», affirme une source qui a constaté cette pratique à plusieurs endroits.

Le manque d'argent des petites villes pose problème, dit Robert Roy, professeur et membre de la Chaire d'éthique appliquée de l'Université de Sherbrooke. «Les salaires offerts par le secteur privé sont beaucoup plus élevés, alors garder une main-d'oeuvre qualifiée est difficile. Les grandes firmes siphonnent le talent. Et comme le talent est au privé, les villes sont encore plus dépendantes de cette expertise», dit-il, lui qui a conseillé plusieurs organismes publics sur l'éthique dans les dernières années. «Si elles veulent sortir de ce cycle, les villes devront y mettre les moyens. Et les syndicats devront démontrer de la souplesse pour que certains de leurs membres stratégiques aient de meilleures conditions.» Robert Roy va plus loin. «Il faudra changer toute la culture de gestion» dans la fonction publique, dit-il. «Quand tu entends les politiciens dire qu'ils sont fiers de remplacer seulement une personne sur deux qui part à la retraite, que l'État est inefficace, disons que ce n'est pas motivant d'aller travailler dans le public. Il y a des raisons profondes à modifier.»

Pierre J. Hamel, chercheur à l'INRS-urbanisation, affirme que la montée du discours voulant que le privé soit beaucoup plus efficace que le public a aidé ces firmes à vendre leurs services aux municipalités et au gouvernement.

Des solutions

N'empêche, les villes, même petites, ne doivent pas se réfugier derrière l'argument que la facture d'un service interne de génie est trop salée, affirme Pierre J. Hamel. «C'est faux de dire qu'il n'y a pas de solutions.»

En effet, deux exemples gagnent à être connus. D'abord, la MRC de la Matapédia, en Gaspésie, a mis en place un département d'ingénierie il y a de cela une trentaine d'années, une initiative encore unique aujourd'hui. Ainsi, deux ingénieurs et quatre techniciens offrent leurs services aux 18 municipalités de la MRC, qui compte environ 20 000 habitants. Les villages n'ayant pas les moyens de se payer des ingénieurs font ainsi appel à ceux de la MRC, qui facturent les honoraires (les frais de fonctionnement du bureau étant payés par la MRC). «On est environ 50 % moins cher que les firmes privées», dit Dominique Robichaud, qui dirige le département.

Bon an mal an, son équipe réalise 50 mandats. «Ça permet aux villages de ne pas appeler le privé aux moindres besoins, dit-il. Et on connaît bien le terrain. On ne recommence pas les études à chaque fois, on sait ce qu'on a fait il y a trois ou quatre ans.» Lorsque les projets sont gros, ou financés par le gouvernement du Québec, qui adore confier les travaux aux firmes, le secteur privé embarque, dit M. Robichaud.

La préfète de la MRC, Chantal Lavoie, explique que plusieurs MRC commencent à s'intéresser à ce fonctionnement qui permet une moins forte dépendance envers le privé. «D'autres y pensent en voyant ce qui se passe partout au Québec», dit-elle.

En concurrence?

Autre idée: le chercheur Pierre J. Hamel affirme que le Québec est peut-être mûr pour un grand virage qui permettrait aux syndicats des villes de soumissionner sur les appels d'offres, au même titre que les firmes privées. Autant dans le domaine du génie civil que dans celui de la construction. «On ajouterait un joueur à chaque soumission et il serait plus difficile d'organiser de la collusion avec des employés du secteur public, qui n'ont rien à gagner à gonfler les prix», dit-il.

Farfelu? Pas du tout. Non seulement l'expérience se pratique aux États-Unis, notamment à Phoenix, en Arizona, mais elle a aussi eu ses heures de gloire au Québec.

La Ville de Hull, entre 1968 et 1984, a fait compétitionner ses cols bleus avec le secteur privé pour les contrats de voirie (pas ceux de génie).

Après une première année d'ajustement difficile où le privé a remporté la presque totalité des appels d'offres, le syndicat est devenu très compétitif, malgré sa convention collective. Les employés de la Ville ont alors remporté 24 des 39 appels d'offres auxquels ils ont participé, offrant parfois des soumissions jusqu'à 16 % moins cher.

«Les cols bleus connaissent le terrain, ce qui les aide», raconte Pierre J. Hamel, qui a étudié cette expérience.

L'effet a été de «civiliser» la compétition et de forcer les entrepreneurs à baisser les prix pour concurrencer les employés de Hull, dit-il. Au point où l'expérience a été abandonnée en 1984, car une nouvelle administration municipale a jugé que les prix du privé étant maintenant très bas, elle pouvait annuler l'expérience...

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Dossier La construction dans tous ses états

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 novembre 2010 14 h 22

    Voila, ceci est le monde que nous avons conscienment ou pas voulu

    Ca fait longtemps qu’il y a les firmes d’ingénieries mènent le monde, Le Québec n’aurait jamais pu sortir de sa misère si des firmes d’ingénieries ne s’étaient pas rendus comptes que le Québec renferme des richesses quasi inépuisables. Même les guerres sont aujourd'hui gérer par des firmes d’ingénieries, combien y avait il et y a-t-il encore de firmes privées d'ingénieurs en Irak

  • J. Hardy - Inscrit 30 novembre 2010 00 h 27

    La plupart des villes ont les moyens

    Je suis désolé de vous contredire, mais un de mes collègues ingénieur travail depuis un an pour une ville de 3 500 habitants. Un ingénieur coûte de 50 000 à 100 000$ par an, ce qui est bien peu comparé aux factures annuelles de firmes d'ingénieries et aux montants investis dans les projets municipaux d'aujourd'hui. La plupart des villes sont donc en mesure de se doter d'un ou plusieurs ingénieurs.

    De plus, l'Ordre est TRÈS sévère concernant la profession. Certains l'accuse même à voix basse de faire la chasse aux sorcières. Qu'à cela ne tienne, ils nous ont communiqué leur intention de redorer la profession, nous qui nous devons d'être juste et désintéressés. (Dans le sens de ne pas faire converger nos intérêts personnels et monétaires avec ceux de nos clients.)

    Ils seront sans merci une fois qu'ils auront trouvé les quelques personnes clefs qui ont dénaturé la profession. Souvenons-nous, notre devoir est de protéger le public d'abord et avant tout.

  • Chryst - Inscrit 3 décembre 2010 09 h 51

    Qui met la hache dans le public ?

    C’est faux de croire que le public est moins productif que le privé.

    Par la plus grande latitude laissée à ses travailleurs, il peut facilement y être supérieur voire plus innovateur grâce aux nouvelles technologies.

    Michel Thibault ing. f. m. sc.