Comment tisser des liens

Centre Bell<br />
Photo: Agence Reuters Christine Muschi Centre Bell

C' était en novembre 2007, tout ce qui compte dans le Québec politique et le monde des affaires était là. La firme de génie-conseil Dessau célébrait ses 50 ans et les centaines d'invités, dont le premier ministre Jean Charest, ont levé leur verre pour saluer la compétence, la réussite commerciale et les liens tissés au fil des décennies.

Le premier ministre a pris la parole, tout comme les maires de Montréal et de Laval, vantant ces bâtisseurs. Quelques semaines plus tôt, Pierre Marc Johnson remettait son rapport sur l'effondrement du viaduc de la Concorde. Or, la firme Dessau qui portait comme nom d'origine Desjardins-Sauriol, a conçu le viaduc. Dessau n'a toutefois pas été blâmée. Comme l'a révélé une source proche de Dessau, les célébrations du 50e anniversaire avaient tout de même été déplacées, question de ne pas placer l'entreprise dans une situation embarrassante.

Cette soirée est un exemple d'une certaine proximité développée avec le monde politique. Les firmes sont devenues une ressource du jeu politique. L'ingénierie s'identifie d'ailleurs maintenant comme du génie-conseil. La nuance est importante. Les pouvoirs publics n'investissent plus dans leur capacité à réfléchir et choisissent plutôt de s'appuyer sur les firmes de génie-conseil, qui définissent même les besoins des corps publics.

Les firmes de génie ont à leur emploi des personnes dont la fonction principale est de s'occuper des clients, de les soigner et de créer des liens d'amitié, y compris avec les politiciens et les fonctionnaires. Cela prend toutes sortes de formes, allant du simple lunch bien arrosé, en passant par la discrète partie de golf dans un chic club privé — comme il en existe plusieurs à Laval et sur la Rive-Nord de Montréal — jusqu'au séjour dans un camp de pêche ou même un voyage à l'étranger.

Une source municipale raconte: «Les liens d'amitié font en sorte que ça ne devient plus seulement des clients, mais presque un membre de la famille. Ils s'invitent au chalet, au restaurant. Ils aident la famille de l'un et de l'autre, par exemple en donnant des emplois aux enfants des dirigeants.»

Camps de pêche

Par exemple, en décembre 2009, Le Devoir révélait que la firme BPR a offert des voyages de pêche toutes dépenses payées à des élus au fil des ans. Interrogée sur ces voyages l'an dernier, l'entreprise avait refusé de faire des commentaires après avoir reconnu qu'elle possède bien un camp de pêche. Ce petit coin de nature est situé au lac Wilkin, à environ 50 kilomètres au nord-est de La Tuque, dans la réserve faunique des Laurentides.

Des maires et des conseillers municipaux de différentes municipalités de la région de Charlevoix ont participé à des voyages de pêche à la fin des années 1990 et au début des années 2000 à l'invitation de BPR. À la même époque, d'importants contrats d'assainissement des eaux étaient projetés dans la région. Ont suivi des contrats concernant l'eau potable, dont une usine de filtration à Saint-Irénée de 3,6 millions (financée à 95 % par Québec), conçue par BPR.

Le maire de Saint-Irénée, Pierre Boudreault, a reconnu avoir voyagé aux frais de BPR dans le passé. «Ce n'est pas des pots-de-vin. C'est des choses qui se font dans tous les secteurs. J'ai eu des invitations d'autres entreprises aussi», s'est-il défendu lorsque joint par Le Devoir au moment de la controverse, il y a un an.

Loges au Centre Bell

Les loges aux matchs des Canadiens, au Centre Bell, sont également une autre zone d'influence. Le 29 octobre 2009, juste avant les dernières élections municipales, Le Devoir révélait que les plus influents membres de l'ancien comité exécutif de la Ville de Montréal ont passé plusieurs soirées dans des loges appartenant à des firmes de génie-conseil qui brassent de grosses affaires avec la Ville.

Ces soirées au hockey, utilisées pour tisser des liens, ont eu lieu au cours des quatre dernières années. Les politiciens montréalais ont fréquenté les loges de plusieurs entreprises de génie-conseil, notamment Tecsult, CIMA+, Groupe SM, Dessau et SNC-Lavalin.

L'objectif: jouer sur les émotions pour accroître la proximité, voir développer une amitié avec le donneur de contrats. «Ce n'est pas nouveau. N'importe qui qui a le pouvoir de prendre des décisions reçoit des cadeaux. C'est souvent petit, comme un calendrier ou des crayons... Ça fait partie de la pratique, pour rappeler aux clients qu'on existe. Mais plus il y a d'argent, plus les cadeaux sont gros!», affirme Pierre J. Hamel, chercheur à l'INRS-Urbanisation.

Ce dernier donne un autre exemple, celui des stages ou formations à l'étranger payés par les firmes de génie à des employés municipaux de petites villes. «Le congrès d'une journée ou deux, sur un sujet pointu, est souvent utile pour le fonctionnaire. Mais comme la formation a lieu à Las Vegas ou dans une ville agréable, l'employé y va avec sa femme et reste une journée ou deux de plus.»

Mais pourquoi les élus et les fonctionnaires participent-ils à ce type d'activités, parfois malgré les codes d'éthique en place? «C'est la nature humaine», laisse tomber Robert Roy, membre de la Chaire d'éthique appliquée de l'Université de Sherbrooke. «Tout le monde pense qu'il est incorruptible et que notre comportement n'influence pas notre jugement. On pense qu'il n'y a rien à craindre d'un lunch copieux ou d'un séjour à la pêche. Mais la réalité est plus subtile que ça», dit-il.

Les entreprises, elles, appliquent le modèle d'affaires du privé dans leurs relations avec l'État. «Dans le privé, c'est la manière de brasser des affaires. On règle plus de dossiers à la partie de golf et au restaurant qu'au bureau. On développe la business. Là, on se retrouve avec le privé qui agit avec l'État de la même manière.» Il ajoute: «S'il n'y avait pas d'avantages, les entreprises ne feraient pas ça.»
1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 27 novembre 2010 11 h 09

    Pour une loi

    Moi qui croyais naïvement que n'importe quelle faveur reçue par un élu ou par un fonctionnaire de la part d'un fournisseur réel ou potentiel était un pot-de-vin et donc un crime au sens de la loi. Je me rappelle au début de ma carrière comme chercheur comment un vendeur d'appareillage scientifique avait offert à moi et à quelques collègues son chalet pour la fin de semaine. Nous avons ri de lui et il n'a jamais remis les pieds dans notre labo. Ce que je ne comprends pas c'est la bassesse de gens qui gagnent 150k$ ou plus qui ne peuvent résister à l'attrait de quelquechose d'aussi quétaine qu'une soirée dans une loge à l'aréna. Il est temps que ça devienne illégal.