Le pouvoir des «autres» - «On en a assez des insinuations»

Normand Thériault Collaboration spéciale
La Fédération des travailleurs du Québec en 2009, au rendez-vous du 1er mai<br />
Photo: Source FTQ La Fédération des travailleurs du Québec en 2009, au rendez-vous du 1er mai

La semaine prochaine, un congrès. Tous les jours, des «nouvelles». Le monde syndical subit le contrecoup de sa lourde présence dans la vie québécoise. Retour sur un acteur économique et social qui a façonné le Québec actuel.

Eh oui!, il y a eu hésitation. Eh oui!, il y a eu opposition. Mais surtout il y a eu concertation. Et on connaît maintenant le résultat: la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, la FTQ, s'est jointe aux voix protestataires et a publiquement demandé qu'une enquête publique soit instaurée pour faire le jour sur ce qui se passe dans le monde de la construction.

Car, à la FTQ, si on ne craint pas de négocier, voire de clamer haut et fort son opposition, il faut aussi savoir comment le faire, car cette centrale syndicale est en fait un rassemblement d'autres «centrales», et là il est souvent long le temps de faire le tour du jardin: «Les gens de la construction, informe Michel Arsenault, le président de cette fédération, qui sont au nombre de 70 000 et qui représentent 44 % des travailleurs de cette industrie, étaient donc frileux, avec raison, face à une pareille idée d'enquête. Le rôle du président de la FTQ, dans un pareil contexte, c'est de trouver des consensus et de convaincre les gens; d'où le cheminement qui a été suivi.»

Et, pour parvenir à un tel résultat, il a fallu que les syndicats locaux, les conseils régionaux, ici un autre palier d'instance, s'engagent pour qu'il devienne alors possible que la FTQ dépose sans opposition interne sa position. Et, dans la situation actuelle qui prévaut au Québec, si les entrepreneurs et les professionnels de la construction sont touchés, il faut aussi admettre que plus d'un reportage a eu pour résultat d'éclabousser le milieu syndical.

Selon Michel Ducharme, président du Conseil régional du Montréal métropolitain, il fallait que cela cesse: «Ça trouble le monde. On invite les gens de la construction à nos réunions et on en parle ouvertement pour démêler les affaires. On en a assez des insinuations. Cela a des impacts. Nous, on ne veut pas la corruption. La commission d'enquête, on a poussé pour l'avoir. Nous n'avons rien à cacher.»

Construire le Québec

Ce qui se passe depuis quelques mois est en train de mettre à mal un bel héritage: la participation des travailleurs et des travailleuses à la construction du Québec moderne. Qui, au début du siècle dernier, se battait pour l'amélioration des conditions de travail et pour la reconnaissance des droits des femmes? Les Chantiers du travail, où médecins et travailleurs oeuvraient de concert.

Et le Québec, avec son fort taux de syndicalisation et cette société dite «sociale-démocrate», un «tort» que dénoncent tous les think tanks de droite, comment en explique-t-on la naissance? «Les grandes mesures sociales, rappelle l'historien Jacques Rouillard, ce sont les syndicats qui les ont réclamées: interventions de l'État dans le domaine économique et nationalisation des entreprises de services publics font partie du programme des organisations dès le début du siècle; il y a la mise en place des pensions de vieillesse, de l'assurance-chômage, des allocations familiales et de l'assurance maladie qui figure à leur ordre du jour. Ils revendiquent des dispositions législatives qui touchent l'ensemble des salariés.»

Aussi, au moment où le grand capital ne voit l'avenir de la planète que sous les traits d'un partage de la richesse au profit d'un petit nombre, celui des mieux nantis, il est heureux pour ces financiers que quelques scandales fassent oublier la grande débandade qui non seulement met à mal l'économie américaine, mais aussi qui pousse à la ruine des pays comme la Grèce ou aujourd'hui l'Irlande ou le Portugal, et demain qui encore. La libéralisation des marchés, au nom du droit des entreprises, a souvent des conséquences lourdes.

Nouveau visage

Au Québec, un État longtemps contrôlé par un establishment, financier ou religieux, il a fallu la force syndicale pour que les choses changent: au début des années 70, les chefs des grandes centrales syndicales n'ont-ils point eu à vivre quelques fins de semaine en prison sous prétexte que leur opposition à quelque orientation gouvernementale tenait de la sédition? Et ainsi de suite pour quelques conflits majeurs.

Il est sûr, toutefois, au fil des ans, que le monde syndical a offert plus d'un visage. On ne connaît plus de grands mouvements de grève, et, avec la création du Fonds de solidarité et autre Fondaction, le monde syndical s'est donné des outils qui en font aujourd'hui un intervenant économique majeur dans le paysage québécois: le seul fonds de la FTQ n'est-il point présent dans 2052 entreprises d'ici et son actif n'est-il point évalué à 7,3 milliards de dollars? Et cet argent, fourni en grande partie par les membres du réseau syndical, est souvent, en contrepartie, le seul «fonds de pension» de plus d'un simple citoyen.

Intervention

Il y aura, c'est du moins le souhait de la majorité, une enquête un jour qui racontera ce qui se passe dans ce vaste univers que le mot «construction» recouvre.

D'ici là, la semaine prochaine, la FTQ sera en congrès, et ce dont tous les journaux et autres organes d'information font leurs choux gras sera là aussi discuté: entre quatre murs ou en plénière, il faut s'attendre à quelques lourdes paroles.

Si les Louis Laberge ou les Henri Massé ne sont plus les têtes d'affiche, il ne faut pas croire pour autant que le monde syndical a perdu la voix. Et, n'en déplaise aux tenants de la «nouvelle économie», il n'est pas encore question que le monde des travailleurs et travailleuses cède son «pouvoir».