L'Entrevue - Le philosophe de toutes les certitudes?

Michel Onfray croit que seule la philosophie peut permettre de faire barrage au conformisme et au dogmatisme.<br />
Photo: Source Gantier-Gamma Michel Onfray croit que seule la philosophie peut permettre de faire barrage au conformisme et au dogmatisme.

Michel Onfray est le philosophe de l'heure en France. Il doute, certes, mais la certitude d'avoir raison se retrouve dans toute son œuvre. Pour autant, cela ne l'oppose pas au dialogue. Aimé ou détesté, il avance dans la vie avec son lot de questions et d'arguments.

Il est partout. Sur tous les plateaux. De tous les combats. Dès sa parution en avril dernier, sa charge contre Freud dans Le Crépuscule d'une idole a fait bondir tous les spécialistes du grand Sigmund. Michel Onfray ne s'explique pas une telle levée de boucliers. Après tout, la psychanalyse n'est-elle pas «une hallucination collective appuyée sur une série de légendes»? Comme la religion d'ailleurs, à laquelle le philosophe français s'est attaqué en 2005 dans son Traité d'athéologie.

Les cheveux en bataille, de plus en plus striés de gris, Onfray, 51 ans, ne mâche jamais ses mots quand il s'agit de déboulonner des statues. Freud a-t-il été le plus grand faussaire et pilleur du siècle dernier? «Je ne sais pas, car je ne dispose pas des moyens de comparer avec d'autres faussaires du XXe siècle, mais disons que, dans l'histoire des idées, il se trouve en effet sur le podium des plus grands faussaires...», souligne-t-il dans un échange de courriels.

Comment explique-t-il le succès de son opus de 600 pages sur le père de la psychanalyse? «Il vient du fait qu'il dénonce, en argumentant, une supercherie que nombre de personnes supputaient instinctivement depuis longtemps.» Pour Onfray, c'est tout simple: Freud (1856-1939) n'a jamais soigné ni guéri ses patients. C'est un affabulateur, un misogyne, un homophobe. Bref un médiocre personnage.

Comme Diogène

Quiconque «doute de la vérité révélée» se retrouve sur le bûcher. Michel Onfray n'en a cure. Cela le laisse froid. Comme Diogène, son héros antique qui apostropha Alexandre le Grand avec son légendaire «Ôte-toi de mon soleil!», il avance avec son lot de questions. Ses réponses, il les consigne dans des livres (une quarantaine!) et dans l'université populaire (UP) libre et gratuite qu'il a créée en 2002 à Caen, loin des lumières de Paris, pour échapper «à la double impasse du ghetto universitaire des spécialistes et de la prostitution philosophante sur le marché avec des petits livres du genre "L'Art de devenir philosophe en dix leçons". À l'UP, les contenus sont sérieux, et le débat est libre.»

Le philosophe normand, Prix Médicis 1993 pour La Sculpture de soi, croit que seule la philosophie peut permettre de faire barrage au conformisme et au dogmatisme qu'il voit surtout dans la religion, peu importe laquelle. Si, selon lui, toutes fabriquent de la haine, quelle est celle qui en fabrique le plus? «Je ne dispose pas des moyens de quantifier, d'autant plus que l'importance n'est pas dans le chiffre — à cette mesure, Hitler est un amateur en regard de Lénine, Staline ou Mao, alors qu'ils se valent indépendamment du nombre de victimes...»

Athée pratiquant, épicurien, hédoniste, amateur de bonne chère et, bien sûr, de bon vin, Onfray fait partie de la gauche antilibérale sur le complexe échiquier politique français. Après la religion et la psychanalyse de Freud («Le schéma est le même; existence d'un dieu: l'inconscient; d'un Messie qui annonce la parole de Dieu: Freud; des fidèles qui y croient avec ferveur: la clientèle des divans...»), il compte bien s'attaquer à l'écologie et à ses nombreux défis. Là encore, ce sera une bataille contre les dogmatismes.

L'écologie, une religion laïque

Dans un prochain livre, «je vais surtout analyser les effets pervers du travail de Hans Jonas (1903-1993), à qui on doit ce qu'il nomme une "heuristique de la peur", autrement dit une méthode qui propose moins la raison et la réflexion pour convaincre les gens de l'imminence de la catastrophe, et qui s'adresse pour ce faire à leurs passions, qu'une philosophie qui parle à l'intelligence des hommes».

Pour Onfray, le politiquement correct a «transformé l'écologisme en religion laïque d'après la religion, en politique d'après la politique, en morale d'après la morale». Si le philosophe le plus en vue de l'Hexagone n'a pas encore de titre pour son livre sur la «religion verte», ses intégristes et prophètes médiatiques, il estime que l'on peut bel et bien parler de terrorisme écologique «quand il y a préférence affichée pour les animaux contre les hommes, pour les rats de laboratoire contre les cancéreux qui attendent des traitements...».

Tous les écologistes ne logent heureusement pas à la même enseigne: «Certains sont radicaux, d'autres non, et entre les fondamentalistes et les réformistes, il y a un abîme qui interdit de généraliser.» Ce livre sur l'écologie, «ce nouveau continent magique», il le caresse depuis longtemps. Il ne débarquera donc pas sur un rivage où on ne l'attendait pas.

Certitudes

Vulgarisateur-né, aussi pédagogue à l'oral qu'à l'écrit, Onfray a une aversion manifeste pour l'anglais, «la langue de l'Empire que sont les États-Unis, la langue de la puissance planétaire dominante, la langue des vainqueurs». Il fait l'éloge de l'espéranto qui «récuse les vainqueurs et les vaincus et pense le monde en termes pacifistes — au contraire des empires qui sont belliqueux, conquérants et négateurs des spécificités particulières». Parle-t-il cette langue qu'il aime tant? «Non, malheureusement... Je suis nul en langues.»

À quand remonte sa dernière visite au Québec? «Je ne sais plus exactement, mais il y a trop longtemps! Je suis venu quatre ou cinq fois. J'aime ce beau pays qui parle avec l'accent de la France du XVIIs siècle et qui est un conservatoire du génie de cette langue. Je l'aime aussi par sa façon élégante et déterminée, sans violence, de résister à l'impérialisme de son voisin anglo-saxon. Ce que j'aime le moins? Le consentement de certains Québécois à l'impérialisme anglo-saxon!»

Michel Onfray, le philosophe de toutes les certitudes? Sûrement pas quand on a comme modèle Nietzsche, pour qui «ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou». La question lui est quand même posée dans un ultime courriel. La réponse ne viendra pas. Visiblement, il y a eu, ici et là, trop de questions pour cette entrevue. «Il faut vous arrêter à un moment... Je reçois une centaine de mails par jour, si je devais consentir à vos exigences, c'est trois ou quatre cents par jour qu'il me faudrait traiter. Soyez raisonnable cette fois, s'il vous plaît. Vous n'êtes pas [le] seul...» Dommage.

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Collaboration spéciale
13 commentaires
  • Michel Harvey - Inscrit 22 novembre 2010 03 h 46

    Juste comme ça...

    Cet homme, d'une sagacité toute séduisante, s'arrête devant un édifice dont il découvre toutes les imperfections. Soucieux de ne pas laisser en place de tels défauts, l'homme se dépêche de mettre à terre tout le bâtiment. Alors, laissant derrière lui un terrain plein de ruines, il se dit « Voilà, j'ai fait du bon boulot! ».

    Thomas De Koninck disait souvent dans ses classes qu'il était facile de s'attaquer puis de détruire un édifice conceptuel. Il est beaucoup plus difficile de le remplacer par un autre qui structurera du sens des siècles durant.

  • France Marcotte - Inscrite 22 novembre 2010 08 h 44

    Un ange noir

    Intéressant de voir comment le philosophe explique le succès de son "opus de 600 pages sur le père de la psychanalyse": «Il vient du fait qu'il dénonce, en argumentant, une supercherie que nombre de personnes supputaient instinctivement depuis longtemps.»
    Supputaient instinctivement. Il y aurait donc de la profondeur dans la sagesse populaire. Ce sont les mots et l'argumentation qui lui manquent.
    Et l'idée que "seule la philosophie peut permettre de faire barrage au conformisme et au dogmatisme" est très encourageante; il y a donc une issue à la médiocrité. Encore faudra-t-il s'en donner la peine sinon espérer que des penseurs-vulgarisateurs comme Onfray ne trahissent pas la confiance de ceux qui s'en remettront à lui.

  • Augustin Rehel - Inscrit 22 novembre 2010 09 h 00

    Le modérateur et la philosophie


    Eh bien, le modérateur a le doigt collé sur vos opinions, monsieur Harvey, mais pas sur les miennes. J'ai envoyé trois fois trois messages sur un autre fil, et rien! Le texte, à ce jour, n'a pas été publié. Comme si les modérateurs sont payés par la frange intégriste musulmane pour ne pas publier mes opinions!! Pourtant, mon texte respectait les règles d'utilisation d'un forum.

    Considérant ce sujet, voilà un philosophe comme je les aime: qui remet en question les certitudes énoncées. Sans me comparer, sans être philosophe, j'ai toujours été ainsi. J'accepte facilement ce qui me semble logique, mais je suis toujours prêt à remettre en questions les idées tirées par la peau du cou, fussent-elle du siècle des Lumières!

    Je vous recommande Le crépuscule d'une idole. La théorie de Freud en attrape un coup!

  • MJ - Inscrite 22 novembre 2010 10 h 05

    La résistance aux changements - Quand certains “édifices conceptuels” ont la vie dure!

    Même lorsque des alternatives ou autres possibilités de changement sont proposées - (réforme du système économique mondial, souveraineté nationale et création d’un pays, mécanismes de contrôle dans l’administration publique pour, entre autres, l’octroi des contrats, démantèlement de l’Etat versus l’Etat-providence, la nécessité d’une réforme du droit (à l’arrière-garde de la réalité sociale), conservatisme des institutions religieuses et des dogmes, etc.), - il y a de la part de certaines élites une forte résistance, et ils sont prompts à réagir par des apories (raisonnements illogiques et douteux), sophismes, voire une désinformation systématique appuyée parfois par une campagne de peur auprès de la population concernée, afin d’empêcher toutes autres formes ou modes de fonctionnement autres que le leur, car ils veillent au grain sur leurs pouvoirs et privilèges.

  • France Marcotte - Inscrite 22 novembre 2010 10 h 39

    C'est trop tentant...

    Parlant d'idées tirées par la peau du cou M.Rehel, il ne vous est pas venu à l'esprit que vos difficultés à faire parvenir votre commentaire ce matin pouvaient être simplement causées par un problème technique au Devoir plutôt qu'à une conspiration entre le modérateur et "la frange intégriste musulmane"? Moi oui...
    Bon jour quand même!
    fm