Prix Georges-Émile-Lapalme - Lise Bissonnette offre en partage le bonheur de la culture

Odile Tremblay Collaboration spéciale
Lise Bissonnette ignorait qu'elle allait devenir journaliste...<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Lise Bissonnette ignorait qu'elle allait devenir journaliste...

Elle a toujours un livre ou un magazine dans son sac. Si jamais son rendez-vous affichait quelques minutes de retard... «Le livre me rassure», dit-elle. Pas de retard, cette fois, au café. Le livre attendra. Plus volubile encore qu'autrefois, et occupée. Entre un jury littéraire, un doctorat en lettres à compléter à l'Université de Montréal, une chronique à la radio. Mille trucs. Elle n'aime pas rester les bras ballants. Retraitée? Oui et non.

La fondatrice de la Grande Bibliothèque du Québec et ex-directrice du Devoir a reçu tellement de prix au fil des ans que le Georges-Émile-Lapalme pourrait n'être qu'un laurier supplémentaire. «Mais ça me fait vraiment plaisir, assure-t-elle. Celui-ci porte sur le rayonnement de la langue française, qui est pour moi une question de culture. Servir la langue française, c'est garder sa culture vivante.» Le grand combat de sa vie.

Dans son Rouyn natal, ville minière abitibienne fondée en 1926, elle n'eut pas l'impression d'avoir grandi en Nouvelle-France, mais dans une sorte de Far-West poussé au XXe siècle. Son père tenait un magasin d'objets recyclés. Sa mère lui apprit à lire et à écrire à quatre ans. «Ça n'a jamais arrêté.»

«Coupé de tout»

Le Rouyn de son enfance ne ressemblait pas à celui d'aujourd'hui. «On était coupé de tout. À la fin des années 1950, il n'y avait pas de bibliothèque, mais les Jeunesses musicales une fois par semaine et quelques ciné-clubs pour les garçons.» Maigre pitance. Elle a fait la moitié de son cours classique à Rouyn, puis l'école normale à Hull. Sans la bibliothèque Carnegie à Ottawa, elle serait passée à côté de bien des écrivains majeurs. La censure existait encore. Rousseau croupissait à l'index. Le rapport Parent était considéré comme subversif.

Sa dernière année d'école normale, Lise Bissonnette l'a faite à Montréal. «On sentait tout craquer. Le monde basculait. Je me suis inscrite à l'université en éducation.» Suivent les années d'études en Europe, puis le retour, toujours dans l'effervescence de la Révolution tranquille.

«La grosse différence entre hier et aujourd'hui est au niveau de l'action collective, qui n'est plus au rendez-vous. Je m'occupais des pages culturelles du Quartier-Latin. J'étais dans des mouvements étudiants et on y croyait.»

À notre époque d'individualisme exacerbé, elle voit le Québec rire beaucoup et s'interroger peu. «Il y a un mépris, une crainte des intellectuels qui se traduit par une perte de transmission culturelle. Mes parents n'étaient pas opposés à la culture. Qu'est-ce qui fait qu'on a créé une école secondaire dénuée de culture? On apprend aux jeunes à s'exprimer à travers les arts plastiques sans leur enseigner qui était Picasso. Un choix délibéré. Le Québec n'avait pas les racines pour se permettre d'aller aussi loin. Cela crée d'ailleurs une réaction chez la population. Les gens veulent cette transmission de la culture.»

Et en 1974...

Lise Bissonnette ignorait qu'elle allait devenir journaliste. Mais, en 1974, un ami lui conseilla d'aller voir Claude Ryan au Devoir, car un poste de chroniqueur à l'éducation était ouvert. Ç'a marché: le jour même, elle écrivait la manchette du journal. «C'est comme si j'avais été là depuis toujours.»

L'avenir semblait sourire au quotidien. «Claude Ryan disait: "Le tirage du Devoir va augmenter puisque les jeunes seront massivement plus scolarisés". Mais ça s'est passé différemment. Le tirage du journal s'est maintenu et ce sont les autres médias, Le Journal de Montréal, Télé-Métropole, Radio-Canada, puis Internet qui ont profité de cette hausse de la scolarisation, laquelle a servi le divertissement populaire. Aujourd'hui, quand même, l'offre culturelle est très diversifiée, au théâtre, en littérature, partout. Je refuse de voir le futur en noir.» À l'université, elle côtoie des étudiants, parfois du premier cycle. «Ils vont au théâtre, lisent de la poésie. C'est mieux que c'était quand j'avais vingt ans.»

Des secteurs au Devoir, elle en aura couvert jusqu'en 1986: de chroniqueuse à l'éducation à rédactrice en chef, en passant par correspondante parlementaire à Québec, puis à Ottawa. Une querelle l'a poussée à démissionner.

«Quand on m'a offert de diriger Le Devoir en 1990, il était en faillite. Ça prenait quelqu'un pour le fermer... Mais, si j'acceptais, c'était à mes conditions et j'en serais l'éditorialiste en chef. Une charge terrible. Plusieurs directeurs s'étaient succédé depuis 1978. On devait plus que ce qu'on valait.»

Trois ans plus tard, Le Devoir a fermé momentanément et la convention collective du syndicat des journalistes en a pris un coup... Lise Bissonnette, considérée par plusieurs comme une dame de fer, estime avoir sauvé le navire et ses orientations. «À cette époque-là, le courant dans les médias était à la légèreté, à l'amusement, au lifestyle, à plus d'économie aussi, mais on a maintenu le meilleur de la tradition du Devoir.»

Comme éditorialiste, Lise Bissonnette a frappé souvent fort. Et son NON à l'Accord du lac Meech est resté dans les mémoires. «J'ai toujours été une souverainiste logique et le demeure, dit-elle. Psychologiquement, la chose est faite. Politiquement, non.»

Écrire

Lise Bissonnette est aussi la romancière derrière cinq ouvrages de fiction: Marie suivait l'été, Choses crues, etc. Elle a mis l'écriture en veilleuse, le temps de faire son doctorat à l'Université de Montréal, en lettres, sur Maurice Sand, le fils de George Sand, son écrivaine d'élection. «Je suis moi-même portée à écrire dans une veine un peu fantastique, où le surnaturel fait irruption dans le réel. Au XIXe siècle, Maurice Sand, auteur très méconnu, s'y intéressait aussi.»

L'idée d'offrir à Montréal sa Grande Bibliothèque est née dans une de ses chroniques culturelles au Devoir. «J'ai fait ça comme une blague à Lucien Bouchard... Il est allé visiter la Grande Bibliothèque de Paris, a mijoté ça. En 1998, en juillet, deux ans plus tard, il m'a offert de la diriger. Ça s'est décidé en trois jours. J'ai quitté Le Devoir.»

À ses yeux, la Grande Bibliothèque est arrivée au bon moment. «On a eu le soutien des nouvelles technologies, la capacité de construire un lieu de vie au centre-ville dans un endroit rassembleur, propice aux débats, agréable, mais un peu sacré. On pouvait se mettre en réseau dans l'ensemble des bibliothèques du Québec, un objectif très important pour moi. Les résultats ont dépassé nos espérances: plus de personnes la fréquentent aujourd'hui qu'à son ouverture.» Quatre ans après l'inauguration, en 2009, cette nomade en a quitté la barre, fière d'avoir offert ce temple à sa société. «Je voudrais que tout le monde connaisse le bonheur que m'a apporté l'univers de la culture, venant d'où je viens...», conclut-elle.
1 commentaire
  • Huguette Balthazard - Abonné 16 novembre 2010 14 h 36

    Pas sûre de comprendre,


    J'ai beaucoup d'estime pour madade Bissonnette et pour son jugement. Mais, je suis restée un peu perplexe devant cette affirmation : «J'ai toujours été une souveraisniste logique et le demeure [...]Psychologiquement, la chose est faite. Politiquement, non.» J'aurais aimé que cette affirmation soit développée. Je la trouve d'ailleurs en contradiction avec cette autre: «Il y a un mépris, une crainte des intellectuels qui se traduit par une perte de transmission culturelle. [...] « Qu'est-ce qui fait qu'on crée une école secondaire dénuée de culture? » Il me semble qu'une société qui refuse la transmission culturelle se coupe du désir d'exister