Revue de presse - Jugements rendus

La reconnaissance de sa culpabilité par Omar Khadr, ce Canadien détenu à Guantánamo depuis huit ans, a fait jaser. Il y a ceux qui éprouvent bien peu de sympathie pour le jeune homme. Il y a les autres qui ne cachent pas leur indignation devant son traitement et un processus qu'ils trouvent injuste.

Margaret Wente, du Globe and Mail, semble, avec son ironie, appartenir à la première école. À ses yeux, Khadr n'est pas une victime, mais un jeune homme chanceux qui a fait face à la justice occidentale et embêté assez l'administration Obama pour qu'elle négocie une entente pour s'en débarrasser au plus vite. Par-dessus tout, dit Wente, Khadr est chanceux d'être né au Canada, où les conditions de détention ne sont pas mal et où beaucoup de gens ont de la sympathie pour lui. Et s'il est encore en vie, c'est parce qu'il a profité de la médecine de pointe des Américains, lui qui a tenté d'en tuer plusieurs en Afghanistan. Wente rappelle que la majorité des Canadiens ne tient pas à le voir revenir au Canada, ce qui explique le refus de bouger du gouvernement Harper depuis le début. Mais ce plaidoyer n'a pas fait qu'éviter à Khadr la prison à vie et permis à l'administration Obama de sauver la face, il est aussi «une faveur que le premier ministre Stephen Harper ne pouvait refuser», dit Wente, qui conclut en souhaitant bon retour à Khadr. «Je te souhaite le meilleur avec ta célébrité, tes ententes de publication et ta réhabilitation.»

Dan Gardner, de l'Ottawa Citizen, appartient aux indignés. Selon lui, ce plaidoyer est le résultat de huit années de coercition. Certaines personnes considéreront maintenant Khadr comme un terroriste avoué et diront, en entendant les avocats de Khadr affirmer son innocence, qu'il s'est donc parjuré en plaidant coupable. «En situation normale, je comprendrais», écrit Gardner. Mais Khadr avait 15 ans au moment des faits. Son père l'avait transplanté dans les rangs d'al-Qaïda. «En tant que mineur, Khadr avait droit à un traitement particulier en vertu de conventions internationales que les Américains ont signées, mais n'ont pas honorées.» Khadr, gravement blessé, a été interrogé sans arrêt, traité comme un adulte, torturé. Il n'a parlé à un avocat que deux ans après son arrivée à Guantánamo pour ensuite être traduit devant un tribunal aux règles discutables. «Le traitement de Khadr ressemble davantage à la justice qui se rend en Chine ou en Iran qu'à celle en vigueur au Canada ou dans toute autre nation dotée d'un système judiciaire qui se respecte», écrit Gardner. Dans ces conditions, une reconnaissance de culpabilité ressemble à un aveu arraché sous la contrainte, conclut le journaliste.

Le Halifax Chronicle-Herald croit aussi qu'«en plaidant coupable, M. Khadr a peut-être simplement voulu éviter une sentence à vie, protégeant ainsi ses meilleurs intérêts, ce que le processus n'a pas fait». Le Toronto Star parle d'une «parodie de justice». À son avis, Khadr a plié devant le système des commissions militaires que le gouvernement Harper a honteusement approuvé. Il aurait pu être traité comme un enfant soldat, être traduit devant un tribunal civil ou être rapatrié au Canada pour y être jugé. On a préféré l'écraser, dit le Star. «Sa reconnaissance de culpabilité évite à Obama l'ignominie de juger un enfant soldat devant un tribunal fantoche, mais il rend le gouvernement Harper complice d'une injustice. Et tout cela enfreint le principe qui veut que justice ne soit pas seulement rendue, mais ait aussi l'apparence de l'être.»

Pendant ce temps...

Autre grand sujet de conversation au Canada anglais: le résultat des élections municipales à Toronto et dans quelques autres grandes villes. Selon James Travers, du Toronto Star, une constante se dégage de ces scrutins. «La colère du public à l'endroit des politiciens est davantage alimentée par la désillusion que par l'idéologie.» À Toronto, les citoyens ont préféré Bob Ford, un politicien populiste aux solutions simplistes, à un ancien ministre provincial expérimenté. À l'inverse, Ottawa a élu Jim Watson, ministre lui aussi du gouvernement McGuinty, et puni le maire sortant qui n'a pu appliquer ses solutions simplistes. Selon Travers, bien difficile, dans ces conditions, de tirer des leçons pour les prochaines élections fédérales, mais une chose est sûre, les citoyens sont de plus en plus impitoyables à l'endroit de ceux qui gaspillent les fonds publics et abusent de leur position. La désillusion, dit Travers, a crû avec l'étiolement progressif de la transparence et de la reddition de comptes, un processus amorcé sous Pierre Elliott Trudeau et qui a atteint son apogée sous Harper. «Ce qui a été perdu en chemin est la confiance en un système qui, malgré ses failles, pouvait à une époque agir dans le meilleur intérêt de la plupart des citoyens, la plupart du temps. Dans le vide créé par les mensonges, la fraude et les innombrables promesses brisées est apparu un jugement incisif à l'endroit des partis, qui sont maintenant perçus comme guidés uniquement par leurs propres intérêts et ceux des quelques puissants qui leur murmurent dans les oreilles.» Dans ce contexte, «les électeurs ont toutes les raisons du monde d'être furieux et de s'en prendre au politicien le plus proche», conclut le chroniqueur.

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1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 31 octobre 2010 11 h 23

    Les choix de la désillusion

    «La colère du public à l'endroit des politiciens est davantage alimentée par la désillusion que par l'idéologie» dit J.Travers du Toronto Star à propos de l'élection d'un maire populiste à Toronto. Cette remarque est très intéressante. Ainsi, les choix des électeurs qui sont faits pour exprimer la colère causée par la désillusion ne sont pas les mêmes que ceux qui sont faits à tête reposée parce qu'on a réfléchi et qu'on n'est pas d'accord. Si on transpose ici au Québec, on n'est pas nécessairement populiste en prêtant l'oreille à un nouveau parti de droite offrant des solutions simplistes à des problèmes complexes, on est simplement écoeurés, furieux et "on s'en prend au politicien le plus proche". Voilà qui transcende la gauche et la droite et même le gros bon sens... Passionnant.