L'entrevue - L'art de traduire Montréal

Sherry Simon, professeure et chercheuse au Département d’études françaises de l’Université Concordia. Pour elle, dans une ville comme Montréal, les traducteurs sont d’inestimables guides.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Sherry Simon, professeure et chercheuse au Département d’études françaises de l’Université Concordia. Pour elle, dans une ville comme Montréal, les traducteurs sont d’inestimables guides.

La professeure et amoureuse des mots Sherry Simon ouvrira mercredi, par une conférence à la Grande Bibliothèque, la série «La ville est monde: Montréal à travers les yeux de Concordia», un partenariat conclu entre l'Université et Bibliothèque et Archives nationales du Québec qui multipliera les événements autour de ce thème jusqu'en 2015. La richesse sous-estimée des croisements linguistiques sera au rendez-vous.

Elle aime Montréal, cette métropole polyglotte toutes langues unies. Sherry Simon, professeure et chercheuse au Département d'études françaises de l'Université Concordia, croit que le flot des langues laisse sur les briques de la ville d'invisibles traces. Et qu'en suivant le chemin parcouru par les traducteurs et leurs traductions réapparaît l'histoire des littératures, des langages, des géographies et de l'imaginaire de la ville.

Pour Sherry Simon, dans une ville comme Montréal, divisée entre le français et l'anglais et maintenant enrichie des langues des nouveaux immigrants, les traducteurs sont sous-estimés. La chercheuse leur redonne le premier rôle. «Je les prends comme guides, je vois comment ils sont intervenus dans les rapports culturels de leur ville, j'analyse les rapports littéraires entre les traducteurs et les traductions», explique-t-elle de sa chaude voix rocailleuse. Elle trace sur la carte de Montréal les chemins sillonnés d'est en ouest et du nord au sud par ces ambassadeurs linguistiques, des «balades géopoétiques» que l'on retrouve dans son très beau livre Traverser Montréal. Une histoire culturelle par la traduction (Fides). Y sont pris en filature, par exemple, Frank R. Scott, A. M. Klein, Jacques Brault, Nicole Brossard, Gail Scott. Le livre a été salué par les prix Mavis-Gallant et Gabrielle-Roy. Les recherches de Sherry Simon viennent également de lui valoir le prix André-Laurendeau de l'Association francophone pour le savoir.

Bon Cop, Bad Cop

Pour que le flot des langues à Montréal reste coulant, il est impératif, selon Sherry Simon, que le français soit solide. Cette anglophone de naissance parle d'ailleurs un français parfait. Elle dit, dans Traverser Montréal, que «tout l'intérêt de l'histoire culturelle récente de Montréal réside pour moi dans la manière dont le français est devenu une langue suffisamment forte et accueillante pour s'ouvrir à de multiples réalités culturelles. [...] La séparation mythique qui a fait de Montréal deux villes distinctes s'est effacée. Les espaces de la ville permettent davantage la rencontre; les productions culturelles font davantage état d'interférences et de métissages à l'intérieur du français. [...] Mais lorsque deux langues se mêlent sans arrêt, comme elles le font de plus en plus dans certains secteurs de Montréal, la finalité de la traduction est mise à l'épreuve. Elle devient une condition — condition pour vivre dans une ville possédant une double histoire, située entre Paris et New York, entre Iqaluit et Miami, [dans une ville offrant] aux piétons des phrases commencées dans une langue et achevées dans une autre». Sherry Simon parle elle-même, en plus de l'anglais et du français, l'italien, l'espagnol et un petit peu d'allemand. De ces espaces de friction entre les langues naissent des explorations littéraires et de traductions, une spécificité linguistique et culturelle, un espace ludique. «Un film comme Bon Cop, Bad Cop souligne-t-elle encore dans la préface de son livre, n'est possible que dans un espace culturel qui conçoit la rencontre linguistique sous l'angle du jeu.»

Le cas du joual

Dans cette réalité, les traducteurs sont essentiels. «Ils font de la médiation. On a une conception restreinte de ce qu'est la traduction: il ne suffit pas de faire un travail technique.» En contre-exemple, les «très, très mauvaises traductions de livres américains faites en France par des traducteurs qui n'ont que les connaissances linguistiques. La traduction, c'est la négociation d'un travail sur le terrain, où on utilise les éléments d'un savoir culturel très vaste». Elle s'émerveille des difficultés de traduction que pose le joual, avec sa spécificité absolue. Comment traduire, aussi, l'anglais gallicisé, les «quickelounche» et le «farouest», de Jacques Ferron? Elle dit encore, dans Traverser Montréal, que «les romans en joual de Claude Jasmin et de Jacques Renaud, et la poésie en colère de Gaston Miron et de Gérald Godin expriment un refus tranché d'écrire dans un mode traduisible». Pourtant, la traduction est un premier choix de mémoire et de transmission. «Elle assure la survie, poursuit Mme Simon en entrevue. Mais elle naît aussi de choix. La sélection peut correspondre à l'idée qu'on a d'une culture. Il y a, par exemple, des retards importants entre le Québec et le reste du Canada, car on ne traduit pas vers l'anglais les auteurs québécois d'autres origines. Ils ne correspondent pas à l'image pure et dure qu'on veut du Québec. On traduit Michel Tremblay, et c'est très bien, mais ça ne parle pas de la diversité de la société.» Une diversité qui change le visage même de Montréal, précise-t-elle en soulignant le bigarré qu'apportent l'église Saint-Michael, l'ancienne synagogue intégrée au Collège français, à deux pas du café du Mile End où elle rencontre Le Devoir ou la façade de l'église intégrée à l'UQAM.

Trois modernités en même temps

Sherry Simon donnera mercredi sa conférence Le flot des langues, la grâce des cultures, lors de La ville est monde: Montréal à travers les yeux de Concordia, quatrième cycle de conférences de la rectrice de l'Université. «J'y parle des années 40, annonce la professeure, du début du Montréal moderne. Il y a dans la ville au même moment trois mouvements modernes indépendants. Les francophones, autour du studio de Paul-Émile Borduas, au 3040, de Mentana, qui forment un courant radical, influencé par les surréalistes, anti-bourgeois et anti-religieux, pour la rupture, la fragmentation et la non-représentation de l'art. Les anglophones, eux, se retrouvent chez Frank R. Scott à Westmount. Leur esthétique est fondée sur la parodie, la satire, sur un certain art verbal, le wit, le trait d'esprit, et garde la représentation. Et finalement, le salon littéraire yiddish de Mme Ida Maza, au 4400, Esplanade, près de Mont-Royal. Plusieurs acteurs de l'époque avaient des studios autour de l'École du meuble et de l'avenue du Parc. On peut situer les lieux sur la carte et imaginer ces gens sur le même trottoir, les uns tout près des autres, avec des imaginaires complètement différents.» Sherry Simon travaille aussi à un nouveau livre, où elle compare Montréal à d'autres villes, afin de voir si elle est si à part, si exceptionnelle par son double visage. «Je crois qu'il y a des comparaisons, surtout avec les villes coloniales du passé. J'étudie le Calcutta colonial, Trieste et Barcelone», et ce, toujours en se servant des traducteurs comme guides.

Sherry Simon donnera mercredi sa conférence Le flot des langues, la grâce des cultures, lors de La ville est monde: Montréal à travers les yeux de Concordia, quatrième cycle de conférences de la rectrice de l'Université. «J'y parle des années 40, annonce la professeure, du début du Montréal moderne. Il y a dans la ville au même moment trois mouvements modernes indépendants. Les francophones, autour du studio de Paul-Émile Borduas, au 3040, de Mentana, qui forment un courant radical, influencé par les surréalistes, anti-bourgeois et anti-religieux, pour la rupture, la fragmentation et la non-représentation de l'art. Les anglophones, eux, se retrouvent chez Frank R. Scott à Westmount. Leur esthétique est fondée sur la parodie, la satire, sur un certain art verbal, le wit, le trait d'esprit, et garde la représentation. Et finalement, le salon littéraire yiddish de Mme Ida Maza, au 4400, Esplanade, près de Mont-Royal. Plusieurs acteurs de l'époque avaient des studios autour de l'École du meuble et de l'avenue du Parc. On peut situer les lieux sur la carte et imaginer ces gens sur le même trottoir, les uns tout près des autres, avec des imaginaires complètement différents.» Sherry Simon travaille aussi à un nouveau livre, où elle compare Montréal à d'autres villes, afin de voir si elle est si à part, si exceptionnelle par son double visage. «Je crois qu'il y a des comparaisons, surtout avec les villes coloniales du passé. J'étudie le Calcutta colonial, Trieste et Barcelone», et ce, toujours en se servant des traducteurs comme guides.

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