La quête de la connaissance n'est pas assurée par les armes

Normand Thériault Collaboration spéciale
Stephen Harper lors d’une visite du sous-marin HMCS Corner Brook, dans le Grand Nord canadien, plus précisémment à la base militaire d’Iqaluit.<br />
Photo: Reuters Stephen Harper lors d’une visite du sous-marin HMCS Corner Brook, dans le Grand Nord canadien, plus précisémment à la base militaire d’Iqaluit.

Le capitalisme néolibéral tient un seul discours: le droit à la libre circulation des biens, comme celui du libre-échange, ne peut être remis en question. Il en irait de la qualité de la richesse collective, qui se mesure alors aux profits engrangés. Et pourquoi cette libre circulation est-elle contestée quand il s'agit du monde de la connaissance, un bien public qui devrait profiter à tous?

Ils et elles ont eu du courage. C'était lundi et, dans un site web, sciencepublique.ca, des scientifiques à l'emploi du gouvernement Harper ont osé écrire, malgré la politique du bâillon qui prévaut à leur égard, que «des règles contraignantes limitent l'accès des médias et du public aux scientifiques, alors que des compressions budgétaires dans le domaine de la recherche et des contrôles réduisent la capacité du Canada à s'occuper des menaces sérieuses».

Pour la direction de l'Institut professionnel de la fonction publique, l'organisme qui a lancé cette entreprise, il faut qu'on cesse de contrôler ce que 23 000 scientifiques à l'emploi du gouvernement trouvent ou constatent: en science, une intuition n'a de valeur que si elle peut être corroborée par l'observation des phénomènes auxquels elle s'adresse.

Et, ce qui est plus grave encore, sous l'actuel gouvernement, c'est de constater que, pour les élus en poste, la recherche est un outil à leur service, et sous leur contrôle, et non un service public agissant pour la population. L'envers de la démocratie, quoi, comme le retour au temps des princes et autres royautés.

Souveraineté


Et, en matière de «compressions budgétaires», on peut trouver plus d'un exemple qui devient un descriptif d'une stratégie politique. Ainsi, on a vu un Harper séjourner au Grand Nord. Comment assurera-t-il la souveraineté canadienne sur le territoire? Des bases et des armes. Et là, les milliards volent haut comme des avions de chasse.

Et si, en lieu et place d'une telle action, on établissait l'autorité en occupant le territoire par la recherche? Certains diront qu'on le fait: Ouranos, vous connaissez? Ou encore l'European Consortium for Ocean Research Drilling qui effectue des forages de recherche? Certes, dans ce dernier cas, le Canada y participe, mais à une faible hauteur, accordant une maigre somme de 500 000 $ par année alors que le budget total pour la même période s'établit à 120 millions. Déséquilibre, d'autant plus que le Canada est un pays qui surnage au milieu de trois océans.

Contrôle


Et ainsi de suite. En fait, la politique gouvernementale en recherche ferait en sorte que, si elle contrôlait le secteur hospitalier et que les médecins s'y trouvant étaient payés directement par l'État, ceux-ci devraient, avant de transmettre au patient un diagnostic lourd, soumettre celui-ci au préalable pour approbation ministérielle: ainsi se passent les choses à Environnement Canada et à Ressources naturelles Canada!

Et fréquentez les organismes dont le financement principal provient du fédéral et vous constaterez leur frilosité dès qu'on touche au domaine de l'accès à l'information: tous veulent conserver les sommes reçues et on comprendra vite que certains sujets, la Palestine ou l'avortement entre autres, sont des domaines «sensibles». Qui y touche le fait à ses risques et périls: il suffit de se souvenir, pour s'en convaincre, de ce qui s'est passé à Droits et Démocratie.

Tous azimuts


Pourtant, la recherche a besoin, pour être concluante et utile, d'avoir les coudées franches: il n'y a point en ce domaine d'accommodement qui soit raisonnable. Et le discours des porte-parole de l'État n'a présentement rien de bien rassurant. Bien sûr, même ces derniers sont d'accord avec tout projet qui laisse entrevoir des possibilités commercialisables lors de l'exploitation des résultats, mais que faire avec ces enquêtes qui décrivent les conditions qualitatives de vie ou le sort des travailleurs migrants et autres curiosités qui ont ainsi vu longtemps la recherche «planer» sur le sexe des anges?

Et cette recherche peut dénoncer quelques tabous, sans doute souvent moins ridicules que ceux que le créationnisme défend, mais dont l'existence a pour conséquence qu'on limite la circulation des idées au nom du respect de quelque croyance. Et l'interdit sera plus absolu surtout quand l'activité scientifique remet en question quelques données voulues objectives: en sciences, en économétrie surtout, un déficit budgétaire ne peut pas varier à l'intérieur d'une échelle d'une dizaine de milliards, un luxe que se permet, selon les jours et les tribunes, un ministre des Finances.

Et, malheur pour qui le pense, le recours aux armes n'assurera jamais la véracité d'un fait. Ou d'une pensée.