Le Devoir au Vatican - Le frère André fait encore courir les foules

Le petit musée dédié au frère André, à l’oratoire Saint-Joseph, attire les visiteurs. <br />
Photo: Archives Reuters Le petit musée dédié au frère André, à l’oratoire Saint-Joseph, attire les visiteurs.

50 000 personnes, dont 5000 Canadiens, devraient assister à la canonisation demain à Rome. Pourtant, on ne devient pas saint en un jour...

Rome — Il y a deux ans, le père Garçon se rendait au chevet d'un malade dans un petit village de l'Anjou. Devant la détresse du vieillard, il hésitait à lui recommander de prier le frère André, craignant que ce nom ne lui dise rien. Pourtant, dès qu'il le prononça, le vieil homme sortit de son tiroir une photo du frère qu'il conservait précieusement depuis les années 1950.

«Même dans le fin fond de la campagne française, le frère André est connu», dit ce prêtre du Mans qui a fait son noviciat à l'oratoire Saint-Joseph. Pour rien au monde il n'aurait raté sa canonisation, dimanche à Rome. «Le frère André est connu partout dans le monde et sa renommée ne cesse de s'étendre, dit-il. Vous savez, il n'a jamais pris sa retraite...»

Place Saint-Pierre

Chose certaine, il fait encore courir les foules! On attend au moins 50 000 personnes dimanche matin sur la place Saint-Pierre, où il sera canonisé avec cinq autres bienheureux d'Italie, d'Espagne, de Pologne et d'Australie. Parmi cette foule, le Saint-Siège annonce au moins 5000 Canadiens, essentiellement des Québécois, dont plus de 1000 participent à un pèlerinage organisé par l'oratoire Saint-Joseph. L'événement mobilise toute l'élite catholique québécoise, dont l'archevêque de Montréal, Jean-Claude Turcotte, et trois évêques qui cocélébreront la cérémonie avec Benoît XVI. Même les politiques se sont déplacés: le maire de Montréal, Gérald Tremblay, la ministre des Relations internationales du Québec, Monique Gagnon-Tremblay, et le ministre des Affaires étrangères du Canada, Lawrence Cannon.

Mais on ne vient pas que du Québec. Il faut aussi compter quelques milliers d'Américains, dont 600 fidèles emmenés par la Congrégation de Sainte-Croix des États-Unis, où le frère André s'est rendu régulièrement et où il avait de la famille. On attend au moins autant de pèlerins de la France, où est née la Congrégation. Sans compter ceux qui viendront du Brésil, du Bangladesh ou de l'Ouganda, où elle est active.

Il faut dire que le frère André a déjà donné son nom à plus de 400 institutions situées hors du Canada. On trouve parmi elles une école au Bangladesh, une clinique à Nairobi, un groupe de femmes au Chili et un sanctuaire au Vietnam, explique le père Mario Lachapelle.

Un drôle d'avocat

Dans son minuscule bureau de la banlieue de Rome, c'est ce docteur en biologie moléculaire, converti sur le tard à la théologie, qui a porté le dossier du frère André depuis six ans. Un peu comme un avocat défend son client jusqu'à la Cour suprême à travers les méandres du système judiciaire. Sauf qu'ici, il s'agit de ceux de la canonisation. Mario Lachapelle avait la chance de bien connaître son «client» puisqu'il avait fait une thèse de maîtrise à son sujet. On ne devient pas saint en un jour. Il faut, pour cela, franchir plusieurs étapes complexes, convaincre des experts et rassembler des preuves, exactement comme devant un tribunal, dit-il.

La «cause» du frère André avait été ouverte en 1940, trois ans après sa mort, par l'archevêque de Montréal d'alors, Mgr Charbonneau. En 1978, il est déclaré «vénérable» par le pape Paul VI, c'est-à-dire que sa vie est simplement jugée exemplaire par l'Église. C'est là que la véritable épreuve commence.

«Il lui faudra quatre ans seulement pour être béatifié, ce qui est exceptionnel», juge Mario Lachapelle. Quatre années pendant lesquelles il faudra «prouver» qu'il a fait au moins un miracle après sa mort. Pas avant! Le cas retenu, tant par les experts médicaux que religieux, fut celui de monsieur Audenot, mystérieusement guéri d'un cancer du foie. Le frère André sera donc béatifié en 1982.

Mais entrer dans le canon des «saints honorés pieusement parmi les saints» demande un second miracle. Un miracle qui doit s'être produit, cette fois, après la béatification et dont le résultat doit s'avérer durable. Voilà pourquoi il faudra attendre 28 ans. Lorsque Mario Lachapelle commença à s'occuper du dossier en 2004, il avait quatre cas de guérisons inexpliquées sur son bureau. Il rencontra tous les témoins et protagonistes avant d'arrêter son choix sur celui d'un enfant de neuf ans qui se serait remis en quelques jours d'un accident de voiture foudroyant survenu en 1999, suivi d'un bref coma. Lachapelle ne peut pas divulguer le nom de ce jeune Québécois qui a aujourd'hui 20 ans et dont la famille souhaite demeurer discrète.

Pendant six ans, celui qui porte le titre de vice-postulateur a passé son temps à faire la navette entre Rome et Montréal afin de réunir les «preuves» et d'affronter trois jurys respectivement composés de sept experts médicaux indépendants, d'autant de spécialistes du droit canon et, finalement, de grands clercs de l'Église. «Pour avoir un dossier irréprochable, il faut interroger les témoins séparément et surtout prouver que la famille a bien prié le frère André et personne d'autre», dit Mario Lachapelle.

Cette histoire n'a rien pour étonner Lucie Medeiros, qui a fait le voyage de Montréal à Rome afin de rendre hommage à celui dont elle affirme qu'il l'aurait guérie d'une paralysie faciale en 1988. «C'est une neuvaine à saint Joseph qui m'a guérie alors que les médecins ne savaient pas ce que j'avais», dit-elle. Chose certaine, Lucie Medeiros était prédestinée à prier le frère André. En 1963, sa mère, à peine arrivée des Açores, avait monté les marches de l'oratoire Saint-Joseph à genoux avec son bébé dans les bras. «Pour moi, les miracles, ça existe!», dit cette conseillère juridique proche de la cinquantaine qui habite Outremont et a rarement sauté un dimanche à l'oratoire.

Ses parents, qui ont 71 et 79 ans, n'ont pas pu venir à Rome. «Mais je viens pour eux, dit-elle. J'y vais aussi pour moi, car le frère André a toujours été présent dans ma vie. C'est un moment historique de la foi chrétienne du Québec.»

Un événement unique

André Savard fait lui aussi partie du millier de Québécois qui participent au pèlerinage organisé pour l'occasion par l'oratoire Saint-Joseph. «À 82 ans, je ne voulais pas rater ça», dit-il. Il dit que son épouse, à qui l'on devait enlever un poumon en 1947, a été miraculeusement guérie grâce à une neuvaine dédiée au frère André. «Je suis certain que c'est à cause de lui. Je vais à Rome pour le remercier. Mais ma femme n'a jamais voulu que j'en parle.» Elle est aujourd'hui décédée.

«Dans notre temps, la chrétienté, on l'a connue!», dit André Savard avec fierté. Depuis, cinq des huit paroisses de Brossard, où il habite, ont fermé. André Savard fait du bénévolat à l'oratoire Saint-Joseph et a acheté 200 billets pour le grand rendez-vous du 30 octobre au Stade olympique. Il les a facilement revendus à des parents et amis. «J'ai toujours parlé du frère André à mes enfants, dit-il. Je leur ai toujours expliqué qu'il priait pour nous. Mais la nouvelle génération a laissé tomber la religion. Cette canonisation va peut-être réveiller le monde. Peut-être... Mais un frère André, il n'y en aura jamais d'autre.»

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