L'entrevue - Enquête dans les villages de l'Holocauste

Un soldat allemand s’apprête à tirer sur une femme tenant un enfant, près d’Ivangorod, en Ukraine. Datée de 1942, la photo fut envoyée en Allemagne depuis le front de l’Est et interceptée par la Résistance polonaise.
Photo: photographe inconnu Un soldat allemand s’apprête à tirer sur une femme tenant un enfant, près d’Ivangorod, en Ukraine. Datée de 1942, la photo fut envoyée en Allemagne depuis le front de l’Est et interceptée par la Résistance polonaise.

Du génocide des juifs d'Europe durant la Seconde Guerre mondiale, on retient surtout l'image atroce des camps de concentration. Mais pas moins du tiers des victimes de l'Holocauste ont été assassinées par des bataillons nazis qui opéraient sur le front de l'Est. Depuis maintenant plus de cinq ans, le père Patrick Desbois et son équipe s'efforcent de retrouver les traces de cette «Shoah par balles», avant que les derniers témoins de ces tueries ne disparaissent à leur tour.

Patrick Desbois n'est pas juif. Mais il n'en a pas moins consacré les dernières années à retrouver les lieux où plus d'un million et demi de juifs ont été tués à bout portant et enterrés à la hâte, afin de ne pas laisser de traces de l'ampleur des crimes commis. Pour lui, il s'agit de documenter l'horreur qui déferla sur l'Europe de l'Est, mais aussi de faire en sorte que les victimes soient «réintégrées dans l'humanité».

«Heinrich Himmler, l'un des personnages les plus importants du Troisième Reich, chef de la Gestapo et architecte de la Solution finale, disait toujours: "Qui se souvient du génocide des Arméniens? Personne". Moi, je ne voudrais pas qu'en Ukraine ou en Russie, on dise dans 30 ans que personne ne se souvient du génocide des juifs. Quand nous ne serons plus là, quand les témoins ne seront plus là, les générations suivantes pourront voir qu'il existe des preuves», explique le père Desbois.

C'est pourquoi il dirige, depuis 2004, l'organisation Yahad In Unum, qui tente de localiser les fosses communes des victimes juives des nazis en Pologne, en Ukraine, en Biélorussie et en Russie. M. Desbois et son équipe ont ainsi retrouvé plus de 800 fosses communes et enregistré plus d'un millier de témoignages de personnes qui ont vu les Allemands perpétrer ces crimes.

«On analyse la preuve, par exemple la présence de douilles. On utilise aussi les archives soviétiques et allemandes. On reconstruit des crimes individuels, parce qu'un génocide, c'est une accumulation de crimes individuels. Je n'aime pas l'appellation "crimes de masse", surtout pour les pays qui faisaient partie de l'Union soviétique, parce que chaque meurtrier a vu sa victime et chaque victime a vu son meurtrier. Chaque meurtrier est responsable parce qu'il a appuyé sur la gâchette ou lancé un bébé vivant dans la fosse. Il n'y avait pas de machine, il n'y avait pas de tracteur. On dit parfois que la Shoah était industrielle. Pas en Union soviétique. À l'Est, la Shoah était rurale. Elle s'est passée dans les villages.»

Exterminer les juifs

Cette phase majeure et méconnue de l'Holocauste s'est déchaînée après l'invasion de l'URSS par la Wehrmacht, en juin 1941. Dans la foulée des soldats et des panzers, les Einsatzgruppen (littéralement «groupes d'intervention») reçoivent l'ordre d'exterminer toute forme d'opposition, mais surtout les juifs. Entre 1941 et 1944, on estime qu'ils ont ainsi massacré entre 1,5 et 2 millions de juifs. Le plus souvent, ceux-ci étaient abattus au bord d'une fosse creusée à la hâte par les villageois réquisitionnés par les nazis ou encore forcés de s'allonger au fond de la fosse avant de recevoir une balle dans la nuque.

Le père Desbois a toutefois recueilli de multiples témoignages faisant état de situations où les soldats, obligés de n'utiliser qu'une seule balle par personne, ont enterré leurs victimes vivantes, y compris les femmes et les enfants. Dans d'autres cas, les meurtriers usaient de moyens divers pour assassiner. «Dans un village, explique-t-il, ils avaient décidé de tuer tous les demi-juifs, c'est-à-dire ceux qui avaient un seul parent juif. Ils sont allés dans les écoles. Ils ont fusillé 1100 enfants de moins de 10 ans en une journée. Comme ils n'avaient plus de balles parce qu'ils ne s'attendaient pas à avoir autant d'enfants, ils ont défait des morceaux de chariots pour écraser la tête des enfants.»

Si les récits du genre se sont multipliés au fil des rencontres avec les témoins, de village en village, l'équipe de Patrick Desbois a chaque fois été la première à interroger ceux qui ont vu les bourreaux à l'oeuvre. Il faut dire que tout le territoire parcouru depuis plus de cinq ans a longtemps été sous le joug soviétique. Il importe pourtant, selon lui, d'étudier la Shoah à la taille de l'expansion territoriale du Troisième Reich. «C'est un continent d'extermination», lance-t-il.

«Or, quand on a fait les grands musées de l'Holocauste, on s'est centré sur les camps de concentration, parce qu'on avait accès aux archives. Et à la fin de la guerre, on a classé comme "survivants" ceux qui sortaient des camps. Mais quelqu'un qui n'avait pas été fusillé, est-ce que c'est un survivant? Certains n'osaient pas se montrer, parce qu'ils allaient dans les musées et constataient qu'on ne parlait que d'Auschwitz. Ils se disaient que ce n'était pas leur histoire. Mais maintenant, on reçoit des lettres de survivants. Le fait d'avoir parlé de la Shoah par balles a libéré beaucoup de paroles de gens qui disent "moi, j'y étais".»

Il faut faire vite

Et le temps presse, insiste M. Desbois, puisque les témoins oculaires des tueries sont vieillissants. Il estime qu'il lui reste, au mieux, quatre ou cinq ans pour achever son travail colossal. Un travail dont le but est non seulement de retrouver et de protéger l'emplacement de fosses où ont parfois été enterrés plusieurs dizaines de milliers de juifs, mais aussi de réintégrer les victimes dans «l'humanité».

«Dans un village, un homme nous a montré l'emplacement de la fosse commune, raconte Patrick Desbois. C'est un grand trou qu'on voyait tous, mais on ne savait pas qu'il s'agissait de la fosse. L'homme nous a dit que les gens y jetaient les animaux morts. C'est aussi là que les nazis ont enterré les juifs. Mais les villageois ont continué d'y jeter les animaux morts après la guerre. Donc, dans la fosse, il y a des animaux, des juifs et encore des animaux.»

«C'est exactement ça qu'Hitler voulait, poursuit-il. Il ne faut pas oublier qu'il disait que les juifs, les Slaves et les Tsiganes étaient des sous-hommes. Il a essayé d'en faire des sous-hommes en les tuant. Nous, notre travail consiste à rappeler qu'il s'agissait d'êtres humains avec un prénom, un nom et une histoire. Il faut les réintégrer dans l'humanité pour qu'Hitler ne puisse pas avoir une deuxième victoire.»

***

Le père Patrick Desbois était l'invité de la fondation Azrieli, qui publiait la semaine dernière une troisième série de livres basés sur les mémoires de survivants de l'Holocauste venus vivre au Canada après la guerre.

À voir en vidéo