Revitalisation du quartier Saint-Roch à Québec - L'étalement urbain des pauvres

Situé à l’extrémité est de la rue Saint-Joseph, à Québec, le Café-rencontre du centre-ville servait hier des hot chicken à 25 sous la portion. On y nourrit parfois 300 personnes le midi.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Situé à l’extrémité est de la rue Saint-Joseph, à Québec, le Café-rencontre du centre-ville servait hier des hot chicken à 25 sous la portion. On y nourrit parfois 300 personnes le midi.

Québec — L'étalement urbain ne touche pas seulement les jeunes familles en quête d'une résidence unifamiliale à Québec. Les démunis, les itinérants, les toxicomanes et tous ceux que la vie malmène s'éloignent de plus en plus du centre pour se loger. Au grand dam de ceux qui cherchent à les aider.

La revitalisation du quartier Saint-Roch est un succès incontesté dans la capitale et le secteur a désormais des allures de Quartier latin. En face de la bibliothèque, des étudiants sirotent des cafés au lait sur la terrasse d'un café. Les commerçants sont ravis et en redemandent.

Où donc sont passés les démunis qui peuplaient le secteur avant la destruction du Mail Saint-Roch? Y aurait-il moins de pauvreté à Québec? Situé à l'extrémité est de la rue Saint-Joseph, le Café-rencontre du centre-ville servait hier des hot chicken à 25 sous la portion. On y nourrit parfois 300 personnes le midi. Selon son directeur, Michel Godin, «il n'y a pas moins de pauvreté, mais la pauvreté est moins dérangeante. [...] Je n'aime pas l'expression, mais on pourrait dire qu'ils sont mieux pris en charge aujourd'hui. On leur offre un milieu de vie, un endroit pour socialiser». À 10 minutes de marche, la maison L'Auberivière offre le souper. Là non plus, on ne croit pas que la pauvreté soit en décroissance. «L'an dernier, on a eu un record de refus d'admission», observe le coordonnateur Éric Boulay.

Or il s'en trouve encore pour dire que la pauvreté est trop visible. Il y a un peu plus d'un an, Geneviève Marcon, du groupe immobilier GM Développement, a déclaré dans un quotidien local que la revitalisation progressait trop lentement, qu'il y avait trop d'organismes communautaires et que ces derniers attiraient trop de démunis. Elle a nuancé ses propos par la suite, mais on ne les a pas oubliés.

Cette semaine, des organismes communautaires distribuaient des contraventions symboliques aux passants pour dénoncer les nombreuses amendes imposées par la police aux gens dans le besoin. On leur reproche de flâner, de cracher par terre, ou encore de ne pas bien utiliser la voie publique. «J'ai remarqué qu'à l'approche du 400e, ils ont commencé à tasser le monde pour montrer que la ville était belle et propre», dénonce Nicolas Audet, un jeune travailleur de rue qui connaît bien le quartier et dénonce ce qu'il qualifie de «profilage social».

Au Service de police de Québec, on reconnaît que c'est un secteur problématique et qu'il y a une présence accrue de policiers. «Ça a toujours été un endroit chaud pour nous», explique la porte-parole, Sandra Dion.

Pendant ce temps, les loyers continuent d'augmenter. «Les gens pauvres ont de plus en plus de difficulté à vivre dans le centre-ville à cause des loyers, même mes intervenantes ont de la misère à se loger», résume Mario Gagnon, de Point de repères. L'organisme qui vient en aide aux toxicomanes (par la distribution de seringues propres, entre autres) estime que la moitié de sa «clientèle» a déserté le secteur. «On a de plus en plus de misère à rejoindre les gens.»

En quête d'appartements à prix modiques, les toxicomanes louent dans des banlieues aussi éloignées que Loretteville, voire Donnacona, où ils se partagent de grands appartements à plusieurs pour consommer, explique M. Gagnon.

L'organisme PECH pour lequel travaille Nicolas Audet dresse les mêmes constats sur l'éparpillement de la détresse humaine. Actif auprès des personnes qui éprouvent des problèmes de santé mentale, PECH a décidé l'an dernier que certains de ses intervenants passeraient la moitié de leur temps dans des endroits comme les centres commerciaux des premières banlieues comme les Galeries de la Canardière (Beauport) ou encore Place Fleur-de-Lys (Limoilou).

Rencontré aux Galeries de la Canardière, M. Audet constate l'échec de la stratégie. «Au lieu de passer deux jours ici, on ne vient qu'une demi-journée parce que la demande est toujours aussi forte dans Saint-Roch.»

Selon lui, la tâche est d'autant plus ardue que les gens dans le besoin se font de plus en plus discrets, parce qu'ils ne veulent pas être embêtés par la police notamment. Bref, ceux qu'on appelle «les pauvres» sont de plus en plus difficiles à reconnaître. Un infirmier de rue rencontré hier à la soupe populaire abondait dans le même sens. «Si vous allez aux Galeries de la Canardière, la pauvreté ne va pas vous sauter dans la face. Les gens sont généreux, ils donnent beaucoup de beaux vêtements aux organismes de charité, alors les gens s'habillent très bien.»

C'est le cas par exemple de Guylaine (non fictif), une dame dans la cinquantaine, rencontrée hier midi au Café-rencontre. Elle ne voulait pas qu'on la photographie, de peur que les employées du supermarché où elle travaille la reconnaissent. «J'ai de la misère à joindre les deux bouts. Je suis plus capable», nous a-t-elle dit les larmes aux yeux.

Après le départ de son conjoint qui l'a laissé avec une faillite sur les bras, elle se démène pour payer un loyer de 475 $ avec son travail à temps partiel. «Je ne bois pas, je ne fume pas, mais je suis sur la limite depuis novembre.» Il y a quelques années, elle vivait dans une «maison à 300 000 $» à Drummondville, où elle a même été bénévole... dans une soupe populaire.

Hier matin, les commerçants du quartier ont annoncé la tenue d'un forum sur l'avenir économique de Saint-Roch. Ses organisateurs ont beau se dire ouverts, bien des intervenants sociaux sont sceptiques. «C'est axé sur le développement économique. Ce n'est pas facile à marier avec le social», lance Frédéric Keck du Regroupement pour l'aide aux itinérants et itinérantes de Québec. Or Éric Boulay, de l'Auberivière, a décidé de donner sa chance au coureur. «Moi, je suis pour la revitalisation. [...] Le quartier est plus beau et les usagers sont contents. Eux aussi se sentent plus en sécurité.» Mais n'allez pas lui dire qu'il y a trop d'organismes communautaires. «Si demain matin on ferme, regardez bien ce qui va se passer dans les dépanneurs. Je plains les gens qui vont avoir à travailler derrière la caisse.»

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