La petite histoire des communiqués, vrais et faux

Selon l’enquêteur André Münch, un seul de ces communiqués peut être attribué au Front de libération du Québec. Sauriez-vous dire lequel? La réponse est dans le texte.<br />
Photo: Selon l’enquêteur André Münch, un seul de ces communiqués peut être attribué au Front de libération du Québec. Sauriez-vous dire lequel? La réponse est dans le texte.

Des centaines de communiqués ont été produits durant la Crise d'octobre. Parmi les documents écrits par le Front de libération du Québec (FLQ), certains provenaient de plaisantins ou des autorités fédérales, pour brouiller les pistes. Comment démêler le vrai du faux?

Dans les jours qui ont suivi la macabre découverte du corps de Pierre Laporte en octobre 1970, biologistes, médecins et autres spécialistes s'affairaient rue Armstrong à analyser le sang et les débris de verre dans ce bungalow où avait été séquestré le ministre du Travail.

André Münch, lui, farfouille dans les poubelles, sous les meubles, à la recherche de bouts de papier. Pour ce spécialiste en documents et en scènes de crime, la moindre petite parcelle de papier noirci d'encre ou de caractères dactylographiés permettra d'établir d'importants liens entre les innombrables communiqués qu'il a reçus et les acteurs de la Crise d'octobre. «À Saint-Hubert, j'ai trouvé des documents jusque dans le frigidaire», se rappelle M. Münch, un enquêteur-expert qui a analysé l'écriture de la plupart des communiqués durant les deux mois de la Crise. Mais la machine à écrire avait été détruite — sans doute par Jacques Rose, qui était mécanicien de métier, croit Münch —, ce qui ne facilitait pas la tâche des enquêteurs.

Dans la cellule Libération, qui détenait le diplomate James Cross rue des Récollets, les ravisseurs felquistes avaient eu moins de temps pour dissimuler les éléments de preuve, et des communiqués ont été retrouvés déchirés en petits morceaux dans les toilettes — bouchées — de l'appartement.

N'empêche, le processus d'authentification n'a pas été une mince tâche. D'abord parce que les communiqués et autres documents arrivaient en trop grand nombre — plusieurs centaines, selon M. Münch — dans les semaines qui ont suivi l'enlèvement du diplomate britannique le 5 octobre. Ensuite parce que, fraîchement débarqué de Suisse en août 1970, où il avait reçu son diplôme de l'Institut de police scientifique et de criminologie de Lausanne, le jeune homme de 28 ans venait tout juste de mettre sur pied une section spécialisée en expertise de documents au sein du laboratoire de police scientifique, rue Parthenais à Montréal. Et qu'il en était le seul employé! «Moi, je demandais du temps pour pouvoir les identifier. Je le regrette, mais j'aurais pu demander trois employés de plus et de l'appareillage; mais je ne voulais pas que ça coûte cher», a souligné M. Münch, qui reconnaît avoir finalement eu l'aide d'une personne au bout d'un mois.

Communiqués détruits

Au tout début de la Crise, il s'étonne que les premiers communiqués soient envoyés à la Gendarmerie royale du Canada (GRC) à Ottawa. Là-bas, on utilise un procédé au nitrate d'argent pour la prise d'empreintes digitales qui, exposé à la lumière après un certain temps, fait noircir et dessèche le papier, qui s'effrite complètement. C'est d'ailleurs ainsi qu'ont été détruits un grand nombre d'originaux de ces communiqués, fait remarquer l'expert en écriture.

Bernard Péclet, alors cadre dans la section police scientifique, plaide auprès des autorités fédérales pour que les communiqués passent d'abord par le labo de Montréal. Après tout, c'est au Québec que ça se passe... Les journalistes étaient souvent les premiers alertés et à mettre la main sur les précieux documents qu'on leur envoyait ou qu'ils allaient chercher dans des poubelles. Ce fut le cas pour la fameux communiqué annonçant la mort de Pierre Laporte, comprenant un schéma de l'endroit où se trouvait la voiture où gisait son cadavre (communiqué 3). Photographes et journalistes sont arrivés sur les lieux bien avant les policiers.

Pour ne pas entraver les recherches de la police, les enquêteurs avaient fini par s'entendre avec les médias: les documents pouvaient être rendus publics et même lus à la radio, mais ils devaient d'abord passer entre les mains de la police.

«Péclet venait parfois me chercher à 2h du matin pour aller au laboratoire. On avait un communiqué tout frais entre les mains qu'on photographiait. Je faisais un premier examen des écrits des machines à écrire ou de l'écriture, et on les envoyait ensuite à Ottawa pour les empreintes», raconte André Münch. En plus d'une analyse du papier et des symboles patriotiques, on se rabattait à l'époque — les techniques pour trouver l'ADN n'ayant pas encore été inventées — sur un prélèvement de la salive sur le timbre pour, au mieux, déterminer le groupe sanguin associé.

La calligraphie

La plupart des communiqués attribués au FLQ étaient dactylographiés, et les perquisitions que fera plus tard M. Münch permettront de conclure s'ils provenaient bel et bien des différentes cellules du groupe terroriste. D'autres documents étaient écrits à la main, ce qui commandait un travail tout à fait différent. L'expert devait alors essayer de faire des liens entre la calligraphie du communiqué et des spécimens d'écriture des principaux suspects, par exemple sur des chèques signés ou des formulaires de demande d'emploi des Lanctôt, Rose, Lortie, Simard et compagnie. «À un certain moment, j'ai eu des écrits de Pauline Julien et la machine à écrire de son compagnon poète, Gérald Godin», se souvient M. Münch.

Parmi les communiqués écrits par les felquistes pour annoncer l'enlèvement, quelques «faux» s'étaient aussi glissés, dont celui d'un plaisantin (communiqué 1) qui promettait de laisser la vie sauve à M. Cross si la police communiquait «avec le Blue Bonet le 1er nov. 70 soit demain après-midi et de faire passer le double 6 dans la première cource [sic] et le 5 dans la 2iem cource [sic] (le double 6x5)».

Plusieurs communiqués, dont un faussement attribué à la cellule «La minerve» (communiqué 2), provenaient de la GRC, qui les avait fabriqués de toutes pièces pour brouiller les pistes. Cela a par la suite été amplement discuté lors de la commission Keable commandée par René Lévesque pour enquêter sur l'implication possible de la GRC dans une série d'actes illégaux.

Saura-t-on jamais avec certitude qui a écrit ces communiqués qui ont fait l'histoire? Alors qu'il cherchait un éditeur pour son livre, André Münch avait d'abord approché Jacques Lanctôt pour lui montrer son travail d'identification. Lanctôt se serait alors écrié: «Mais voyons, je le sais bien qui a écrit ces communiqués, c'est moi!»