Jouer et provoquer, quand le vêtement précède la mentalité

Les femmes recherchent l’excentricité afin de se sentir uniques, estime Mariette Julien, chercheuse à l’UQAM et auteure de l’Éthique de la mode féminine, un recueil de textes publié récemment aux Presses universitaires de France (PUF). «Cette recherche d’exclusivité fait écho à l’importance du moi dans nos sociétés individualistes.» <br />
Photo: François Pesant - Le Devoir Les femmes recherchent l’excentricité afin de se sentir uniques, estime Mariette Julien, chercheuse à l’UQAM et auteure de l’Éthique de la mode féminine, un recueil de textes publié récemment aux Presses universitaires de France (PUF). «Cette recherche d’exclusivité fait écho à l’importance du moi dans nos sociétés individualistes.»

Rebelle, glamour et sportive. La mode contemporaine se caractérise par la cohabitation de tendances variées qui symbolisent cette jeunesse tant prisée dans notre société. Regard sociologique sur la mode contemporaine, à deux jours du lancement officiel de la Semaine de la mode de Montréal.

La mode féminine est l'un des reflets les plus fidèles de la société, dit-on. Ainsi, la tendance des femmes d'aujourd'hui à rechercher l'excentricité, à épouser le look rebelle, à porter des tenues glamour et sexy à tout âge et à inclure des vêtements sport de grandes marques dans leur garde-robe nous révèle l'importance que notre société accorde à la jeunesse, à la séduction, au vedettariat, au plaisir et à la performance, fait remarquer la chercheuse Mariette Julien, de l'UQAM, dans Éthique de la mode féminine, un recueil de textes publié récemment aux Presses universitaires de France (PUF), qu'elle a dirigé avec l'éthicien Michel Dion, de l'Université de Sherbrooke.

«Depuis les années 1960, la mode s'inspire beaucoup des propositions esthétiques et vestimentaires des jeunes marginaux», souligne Mme Julien, qui est professeure à l'École supérieure de mode de Montréal de l'UQAM. Pensons aux rockeurs des années 1950 qui ont décidé de porter le jeans, pantalon des ouvriers, et le tee-shirt, maillot de corps des marins de la flotte américaine, et qui «voulaient par là afficher leur insouciance et signifier qu'on avait le droit d'avoir du plaisir dans la vie et qu'il n'y avait pas que le travail qui était important». Or le jeans moulant et le tee-shirt sont aujourd'hui les deux vêtements les plus vendus dans le monde et représentent les deux icônes du look sexy.

La mode contemporaine regorge d'éléments appartenant à l'esthétique de la culture punk des années 1970, fait remarquer l'auteure, qui cite notamment la jupe en lambeaux — «qui s'inspire du style trash des punkettes qui se confectionnaient des jupes avec des bouts de tissus récupérés dans les poubelles» — les ceintures cloutées, le crâne rasé, la barbe négligée, les coupes de cheveux hirsutes avec des mèches de couleur, de même que le perçage et le tatouage.

«Même les femmes qui pensent ne pas avoir été influencées par l'esthétique punk le sont», lance Mariette Julien, en montrant du doigt toutes les femmes qui se font faire des mèches chez le coiffeur et ces dames plus âgées qui se teignent une mèche en couleur.

Les punkettes des années 1970 ont aussi contribué à la promotion du style hypersexualisé qui prévaut aujourd'hui. «Les punkettes s'habillaient en prostituées pour attirer les hommes sur la rue et ensuite les insulter et les faire battre par les garçons de leur groupe», raconte Mme Julien. Elles sont notamment à l'origine des sous-vêtements apparents, ou de la mode des «dessous-dessus».

La recherche de l'éternelle jeunesse


Dans une société de performance comme la nôtre, «faire jeune» est plus important que de faire riche, souligne la chercheuse. «L'attirance généralisée pour les modes rebelles, sportives, ludiques et fétichistes ne tient pas du hasard. Les tendances des dernières décennies mettent en valeur les stéréotypes comportementaux de l'adolescence: la révolte (le paraître rebelle), la provocation (l'excentricité vestimentaire), le jeu (le paraître sportif) et l'élan sexuel (les tenues hypersexualisées)», écrit-elle.

Le succès de la mode fétichiste (cuissardes, bas résille, bustiers, stilettos, corsets, guêpières, jupes crayon, camisoles échancrées, justaucorps et pantalons en cuir, en latex ou en vinyle) tient probablement à «son caractère provocateur qui contribue à renforcer l'idée de jeunesse, puisque choquer par son allure correspond à un comportement adolescent», fait valoir la spécialiste, avant d'ajouter que, «en misant sur l'appétence sexuelle», cette mode projette aussi l'image d'une femme qui possède encore sa capacité reproductrice.

Une autre façon de faire jeune consiste à s'habiller en tenue sportive, car «le jeu est associé à la vie juvénile», rappelle la chercheuse. Pour la femme, la tenue sportive qui occupe aujourd'hui une grande partie de sa garde-robe permet de mettre en évidence «son côté performant, compétitif, à l'égal de l'homme».

La tenue sportive est aussi synonyme de réussite sociale, d'une ]part en raison de l'image de performance, du corps en forme qu'elle projette et qui symbolise la jeunesse, et d'autre part parce qu'elle est associée à l'univers du luxe symbolisé par des marques prestigieuses.

Quête de liberté et d'authenticité


«La mode hypersexualisée des gilets bedaine, strings dépassant des pantalons taille basse, cuissardes, stilettos, chaussures compensées, décolletés plongeants, bretelles spaghettis, minijupes, justaucorps en cuir annonce la disponibilité sexuelle de la femme», fait remarquer Mme Julien, tout en expliquant que nombre de femmes qui choisissent ce look sexy le font avant tout dans le but d'afficher leur indépendance, car il projette «l'image d'une femme libre qui choisit elle-même ce qu'elle veut montrer de son corps» — alors que traditionnellement les hommes ont toujours décidé de ce que les femmes pouvaient exhiber ou non.

D'un autre côté, les tenues sexy peuvent aussi être associées à l'asservissement de la femme. «En voulant prouver aux hommes qu'elles sont désirables, les femmes cherchent dans le regard de ceux-ci une approbation», avance la chercheuse.

Par ailleurs, Mariette Julien voit clairement un lien entre cette mode hypersexualisée qui dénude le corps et la quête d'authenticité qui prévaut dans la société occidentale. «Aujourd'hui, révéler son intimité aux autres est devenu une façon d'être soi», dit-elle.

L'impudeur est perçue comme une façon de dire qu'on «n'a rien à cacher et de se faire accepter des autres». «En montrant le plus possible leur corps et en prétendant symboliquement ne rien avoir à cacher, les femmes, mais également de plus en plus d'hommes, ont l'impression de se rapprocher davantage de leur naturel», résume l'auteure.

Cette mode racoleuse est aussi, pour beaucoup de femmes, une façon «de se réapproprier leur féminité, une façon d'afficher leur capacité de séduire», ajoute-t-elle, avant de citer le sociologue français Jean Baudrillard, qui voyait dans ce phénomène la difficulté qu'ont toujours eue «les femmes à dissocier leur capacité de séduire de leur féminité».

Les femmes recherchent l'excentricité afin de se sentir uniques, poursuit Mariette Julien. «Cette recherche d'exclusivité fait écho à l'importance du moi dans nos sociétés individualistes. L'originalité, le paraître marginal finit toutefois par devenir la norme. La mode permet de se distinguer des autres tout en faisant en sorte que l'on pourra s'intégrer mieux dans le groupe et s'y faire mieux accepter.»

«Contrairement à ce que l'on peut penser, le vêtement précède toujours la mentalité. Par contre, pour qu'un vêtement soit adopté par la masse, il faut que cette dernière ait accepté et intégré la philosophie qui l'accompagne», souligne la chercheuse, tout en citant l'exemple de l'esthétique punk qui en ce moment est portée par la majorité, y compris les femmes dans la soixantaine qui arborent des mèches de cheveux colorées.

«Mais, pour en arriver là, il a fallu que la population adhère à la philosophie punk des années 70, qui se caractérisait par le non-conformisme, l'individualisme et l'urbanité» et qui est associée aussi à la provocation et à la délinquance et, de ce fait, à la jeunesse, qui est recherchée aujourd'hui.

Actuellement, les designers vont chercher l'essentiel de leur inspiration dans la rue, et plus particulièrement au Japon, auprès des Harajuku Girls, qui arborent une grande excentricité inspirée des bandes dessinées et des mangas. Encore une fois, l'univers ludique — associé à la jeunesse — est valorisé, fait remarquer Mariette Julien.
3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 25 septembre 2010 15 h 00

    Quand le vêtement se passe de mode

    La mode me fait rire, elle est toujours essoufflée
    Elle court après les petits futés qui s'amusent à la semer
    La mode n'est plus nécessaire quand l'esprit se libère
    Quand on n'a plus besoin qu'on nous dicte quoi porter
    C'est l'air du temps qui nous guide
    pas de limite à ce qu'on peut inventer
    Se vêtir est un art qui s'expose dans la rue
    comme un sourire ou une mine fatiguée
    Il n'appartient pas à la mode
    il cherche à s'en débarrasser

  • Gabriel Martin - Inscrit 26 septembre 2010 22 h 45

    Quel article!

    Wow! Cet article est vraiment bon, j'en ai « bu » chaque ligne! Beau travail!