De jeunes Inuits à remettre en selle

Imaapik Partridge, un aîné originaire de Kuujjuaq, et Rebecca Kasudluak, une jeune Inuite d’Inukjuak installée à Montréal depuis deux ans, accompagnent les jeunes Inuits.<br />
Photo: François Pesant - Le Devoir Imaapik Partridge, un aîné originaire de Kuujjuaq, et Rebecca Kasudluak, une jeune Inuite d’Inukjuak installée à Montréal depuis deux ans, accompagnent les jeunes Inuits.

Le jeune de 13 ans paraît en avoir 9. Il essaie d'obtenir de l'attention par tous les moyens. En guise d'entrée en matière, il tente de chiper mon enregistreuse. «Il fait ça avec tout le monde», explique Ed Pottermal, coordonnateur à Boscoville 2000, qui accueille depuis le printemps dernier un groupe d'Inuits âgés de 12 à 17 ans en réadaptation sociale, venus directement du Nunavik. Le jeune garçon a une vie difficile, explique-t-il. Sa sœur est ici avec lui. Et un de ses frères est en centre fermé parce qu'il a commis des agressions sexuelles graves.

Le projet Ulluriaq, dont le nom signifie «étoile» en inuktitut, est en fait un projet-pilote. Les enfants qui y sont hébergés sont des cas lourds pour lesquels on ne trouve plus de place dans le Grand Nord, où les centres de réadaptation se comptent sur les doigts d'une main et où les familles d'accueil se font rares et instables, faute d'espace. Au Nunavik, il est courant de voir cinq générations habiter dans le même logement ou encore de voir des familles de 14 personnes vivre dans un logement qui accueillerait ici une famille de 5. Cette proximité a des conséquences sur le bien-être des enfants, explique François Provost, psycho-éducateur et consultant pour l'Agence de santé et services sociaux du Nunavik. Il arrive que des membres de la famille sous l'effet de l'alcool réveillent tout le monde en pleine nuit, par exemple, ce qui perturbe beaucoup les enfants. Tout récemment, un rapport de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse indiquait qu'un tiers des enfants du Nunavik étaient l'objet d'un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) au Nunavik. Un enfant inuit sur quatre a été reconnu comme ayant besoin de la protection de la DPJ.

Sur une période de 14 mois, les jeunes hébergés à Boscoville, des garçons et des filles, suivront un programme spécialement conçu pour eux, qui intègre entre autres les valeurs de la communauté inuite. Ils y seront d'ailleurs accompagnés par Imaapik Partridge, un aîné originaire de Kuujjuaq, et de Rebecca Kasudluak, une jeune Inuite d'Inukjuak installée à Montréal depuis deux ans.

Ensuite, ils retourneront chez eux. Le projet Ulluriaq lui-même est conçu pour être réimplanté au Nunavik et on prévoit former bientôt des éducateurs dans cette perspective.

Mais la route à parcourir pour la réinsertion sociale des jeunes et, surtout, pour leur accès au bonheur est longue. Deux Inuits sur cinq accueillis à Boscoville depuis le mois de mai l'ont été à la suite de tentatives de suicide. Une jeune fille âgée de 12 ans, dont le père et le frère se sont suicidés tandis qu'un autre frère a été assassiné, a fait une tentative de suicide pendant que la grand-mère qui s'occupait d'elle était hospitalisée.

«Des fois, on se demande comment ils font pour se lever le matin», dit Ed Pottermal.

Pour mettre en place ce projet-pilote, les éducateurs et psycho-éducateurs du Sud ont dû réviser leur démarche, qui s'avérait inefficace dans le Grand Nord. «Les notions de réadaptation et d'intervention n'existent pas dans la culture inuite comme dans le Sud», a constaté M. Provost. Une personne n'a pas d'autorité d'office par le simple rôle qu'elle occupe. «On gagne l'autorité par son attitude, ses compétences. On mérite l'autorité», précise-t-il. À cet égard, Imaapik Partridge explique que ce ne sont pas tous les anciens qui obtiennent le respect des plus jeunes. À Boscoville, Imaapik Partridge donne un cours d'histoire inuite aux jeunes. Et François Provost raconte qu'on n'y entend pas voler une mouche, même si les enfants qui forment la classe sont en général assez agités. Ainsi, les intervenants sociaux doivent gagner leur autorité.

Selon M. Partridge, le problème de la consommation abusive d'alcool ne remonte pas à très longtemps. C'est en obtenant le droit de vote, sous Pierre Elliott Trudeau, que les Inuits ont commencé à fréquenter les bars. Or, on le sait, plusieurs membres de cette culture qui ne connaissait pas l'alcool avant de côtoyer les Blancs ont du mal à supporter cette consommation.

Dans certaines communautés, comme à Kuujjuaq, lorsque les parents buvaient trop, ce sont des grands-parents qui ont élevé leurs petits-enfants, dit-il.

De son côté, Rebecca Kasudluak enseigne la couture traditionnelle aux jeunes filles. Elle a aussi instauré des «conversations de filles», au cours desquelles elle parle de la vie des jeunes femmes inuites dans les années 50.

«Ma mère est née dans un igloo, dit-elle. Puis, ma grand-mère a été la première femme du Nord à avoir une maison fermée avec une toilette.»

Elle même vivait à Inukjuak jusqu'à il y a deux ans. Elle est venue à Montréal pour offrir une meilleure éducation à ses deux enfants.

«Quand j'étais en 5e secondaire à Inukjuak, c'était trop facile. Puis, quand je suis venue à Montréal pour étudier, j'étais complètement dépassée», se souvient-elle.

Pour Rebecca, c'est donc une bonne chose que les Inuits hébergés à Boscoville connaissent un peu Montréal. Mais elle reconnaît qu'il serait de loin préférable que le programme soit implanté chez eux.

«Il y a plus de ressources ici», convient-elle.

Asma Telloi, qui enseigne les matières de base aux filles, constate que beaucoup de ses élèves ont le mal du pays. «Elle trouve que cette école n'est pas comme une vraie école. Elles voudraient retourner chez elles», dit-elle.

Le programme Ulluriaq compte une petite auberge qui permet aux membres des familles des jeunes hébergés à Boscoville de venir les visiter.

«Ça, c'est très bien, et ça me permet de les rencontrer», constate Imaapik Partridge. Lui-même se souvient d'avoir été complètement coupé de ses parents, de l'âge de 3 à 10 ans, lorsqu'il était hospitalisé pour la tuberculose à Toronto. «Je devais rester cinq ans, mais on m'a gardé deux ans de plus parce que le personnel de l'hôpital ne savait pas d'où je venais!», se souvient-il.

Rebecca Kasudluak elle-même s'ennuie des paysages d'Inukjuak, de l'espace, de l'horizon, de sa famille. Elle est rentrée deux fois depuis deux ans, mais ce sont des voyages qui coûtent

très cher.