Cinq ans après Katrina - Après l'ouragan, de nouveaux talents

Sur la galerie d’une maison reconstruite de La Nouvelle-Orléans, des musiciens chantent leurs airs devant les voisins curieux venus les entendre. Attirés par l’espace de création dégagé par la destruction de la ville, les artistes arrivent en masse de New York ou de Los Angeles, où l’art serait devenu trop convenu et, surtout, trop coûteux à créer.
Photo: Agence France-Presse (photo) Mario Tama Sur la galerie d’une maison reconstruite de La Nouvelle-Orléans, des musiciens chantent leurs airs devant les voisins curieux venus les entendre. Attirés par l’espace de création dégagé par la destruction de la ville, les artistes arrivent en masse de New York ou de Los Angeles, où l’art serait devenu trop convenu et, surtout, trop coûteux à créer.

Le 29 août 2005, l'ouragan Katrina frappait de plein fouet La Nouvelle-Orléans, inondant 80 % de son territoire et forçant l'évacuation de la quasi-totalité de sa population. Cinq ans plus tard, la Big Easy a repris vie, offrant même des possibilités jadis impensables. Mais l'ouragan le plus coûteux de l'histoire a aussi laissé des cicatrices et des plaies encore béantes. Dernier de deux textes.

Dans sa gigantesque maison remplie à craquer de pièces d'art de son cru, l'artiste multidisciplinaire Robert Tannen montre fièrement la maquette d'une petite maison qu'il a récemment conçue avec son ami, l'architecte Frank Gehry. La Modgun, comme il l'appelle, est une version modulaire de la typique shotgun house néo-orléanaise qui se veut à la fois design, abordable, résistante aux ouragans et écologique pour les gens de La Nouvelle-Orléans.

À sa façon, le projet de Tannen incarne le renouveau que vit la Big Easy depuis quelques années. L'art contemporain, le développement communautaire et la construction écologique, jadis quasi inexistants, s'observent désormais aux quatre coins de la ville. «Des choses ont eu lieu après Katrina qui n'auraient jamais pu se produire auparavant, explique la femme de Robert Tannen, Jeanne Nathan, comme lui responsable de la société de conseil stratégique Creative Industries. L'art et la communauté vivent des changements majeurs, comme il n'y en a qu'après une catastrophe, une guerre ou un ouragan. Il y a des initiatives qui sont prises, les gens essaient des choses qu'ils n'auraient pas essayées autrement.»

Réputée pour son traditionnel jazz et sa cuisine, La Nouvelle-Orléans est parvenue à se tailler une place dans le monde de l'art contemporain. La ville a d'ailleurs accueilli en 2008 Prospect.1, la plus importante biennale d'art contemporain aux États-Unis, et l'expérience devrait être renouvelée en 2011, avec Prospect.2.

Attirés par l'espace de création dégagé par la destruction de la ville, les artistes arrivent en masse de New York ou de Los Angeles, où l'art serait devenu trop convenu et, surtout, trop coûteux à créer. Contrairement à ces métropoles, le coût de la vie dans la petite Nouvelle-Orléans aux accents bohémiens (y a-t-il d'autres villes nord-américaines où l'on peut encore fumer dans les bars et boire dans les rues?) reste assez faible.

L'art et la communauté


Instigatrice de mille et un projets, l'artiste de 32 ans Kirsha Kaechele a notamment fondé Life is Art Foundation | KKProjects, un organisme qui promeut à la fois l'art contemporain et le développement communautaire. Dans le quartier pauvre et criminalisé de St. Roch, Kirsha utilise six maisons abandonnées en face de chez elle pour exposer des oeuvres d'art itinérantes. Dans les cours, de petits jardins communautaires sont aménagés afin de faire pousser des légumes, que cultivent les enfants défavorisés du quartier, pour ensuite aller les vendre aux chefs cuisiniers de la ville. «C'est un projet artistique qui vise à démocratiser l'art, mais c'est aussi un projet social. On cherche à créer des relations étroites entre les membres les plus pauvres de la société et l'élite, et à éliminer la peur qu'ils ont les uns des autres», résume Kirsha.

De nature artistique ou non, les initiatives communautaires ont explosé depuis le passage de Katrina. Au point que, de l'avis général, La Nouvelle-Orléans n'aurait jamais été à ce point reconstruite sans la contribution de centaines de milliers de bénévoles et d'ONG vouées à la reconstruction, qui pullulent littéralement. «Je crois que c'est impressionnant tout ce qu'on a fait en cinq ans, lorsqu'on considère le manque de leadership que nous avons eu à l'Hôtel de Ville, les mauvaises politiques concoctées à Baton Rouge et celles du gouvernement fédéral», affirme Kristin Palmer, conseillère municipale élue en février et ancienne directrice de Rebuilding Together New Orleans, une ONG qui a coordonné le travail de 12 000 bénévoles venus de partout aux États-Unis. Selon elle, il y a peu de doutes sur le fait que ce sont les citoyens et les bénévoles qui ont fait l'essentiel de la reconstruction.

Construire «vert»

De toutes les ONG qui ont contribué à la reconstruction, ce sont certainement celles qui ont une vocation écologique qui ont le plus attiré l'attention médiatique. Et pour cause: l'attention générée par la construction «verte» à La Nouvelle-Orléans provient en grande partie de la fondation Make it Right, fondée par un certain Brad Pitt, et qui travaille à la construction de 150 maisons «vertes», abordables et design dans le Lower Ninth Ward, l'un des quartiers les plus dévastés.

Selon Beth Galante, directrice locale de Global Green USA, un autre organisme engagé dans la reconstruction «verte» du Lower Ninth, ce type de bâtiment est totalement nouveau dans la ville. «La Nouvelle-Orléans est une ville relativement pauvre, et l'industrie du pétrole domine la région. Il n'y avait donc pratiquement aucun savoir-faire pour ce genre de construction [avant Katrina].» Aujourd'hui, environ 500 résidences seraient en construction, et des centaines d'autres bâtiments en cours de rénovation pour atteindre les standards écologiques. En avril, une représentante de l'American Council for an Energy-Efficient Economy déclarait même au USA Today que La Nouvelle-Orléans était devenue un leader en la matière.

Pour Jeanne Nathan, également impliquée chez Global Green, «rien de tout ceci ne serait arrivé sans Katrina. Rien!».

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Le Devoir à La Nouvelle-Orléans

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