Schefferville a vécu, Matimekosh s'accroche

Quelques blocs de béton et une guérite (à droite) servent aux Innus de poste de contrôle et bloquent le passage aux entreprises minières. À gauche, un abri sommaire où les discussions, souvent politiques, vont bon train entre les autochtones.
Photo: Louis Hamelin Quelques blocs de béton et une guérite (à droite) servent aux Innus de poste de contrôle et bloquent le passage aux entreprises minières. À gauche, un abri sommaire où les discussions, souvent politiques, vont bon train entre les autochtones.

Depuis le 11 juin, une barricade s'élève sur un chemin de fer près de Schefferville, loin au nord de Sept-Îles, le long de la frontière entre le Québec et le Labrador. Ce «poste de contrôle», comme la communauté innue de Matimekosh-Lac-John l'appelle, bloque le passage à deux entreprises minières qui ont signé une entente d'exploitation sans son consentement. En garantissant 80 % des retombées économiques du côté terre-neuvien, Labrador Iron Mines, New Millenium et la province ont brimé les droits ancestraux des Innus du Québec croit la communauté, qui espère une intervention d'Ottawa. L'auteur Louis Hamelin s'y est rendu, pour constater quel vent y souffle. Premier de deux textes.

Schefferville — Je conserve une image précise d'un séjour effectué à Schefferville en 1995: un Innu, perché sur un toit de la défunte ville, tapoche à coups de marteau. Je m'étais dit: maintenant que tout le monde est parti, ils vont s'emparer de la ville... 25 ans plus tard, c'est chose faite. En 1998, sous le couvert d'une pieuse invention de la langue de coton bureaucratique appelée «resserrement du tissu urbain», le gouvernement du Québec, une fois n'est pas coutume, a cédé 131 acres (0,5 km2) de sol à une Première Nation. Il restait environ 400 Blancs en 1995, contre une centaine aujourd'hui et pas loin de 5000 à la grande époque du fer. Schefferville a vécu, Matimekosh s'accroche à la terre rouge. Déplacés deux fois au temps du développement minier, désormais de retour, près de 850 Innus font exister une agglomération qui, sans eux, aurait définitivement sombré dans la mythologie des villes fantômes.

Ça commence avec le chemin de fer, véritable cordon ombilical de ce coin de pays raccroché au 55e parallèle. Il y a cinq ans, le fameux train de passagers de l'Iron Ore, connu pour ses fréquents arrêts en pleine brousse (il y a parfois un semblant de gare de la grosseur d'une bécosse), est devenu Tshiuetin, le Vent du Nord. Le personnel de bord est en majorité autochtone, les passagers aussi, si on excepte les quelques canoteurs, pêcheurs de truites et autres races d'aventuriers. De loin en loin, le train se laisse tasser sur une voie de garage. Les convois minéraliers qui charrient les entrailles du Labrador jusqu'à la mer ont encore la priorité...

Tant d'immensité bouleverse à la fin: les falaises de granit, les torrents en chute libre et les doux bancs de sable de la Moisie, les immenses brûlés et les forêts d'épinettes dont le sol se couvre bientôt d'un tapis jaune de mousse à caribou, les immenses lacs et réservoirs de l'intérieur le long desquels s'alignent des balbuzards posant comme des cigognes sur leurs nids échafaudés au sommet des poteaux électriques. Ça dure 12 ou 13 bonnes heures. Le train avance vers le troisième millénaire avec ses ordinateurs portables omniprésents et une abondante marmaille qui passe du jouet en plastique au cinéma personnalisé sur micro-ordinateur, pendant que les mères piquent un somme, bien enveloppées et affalées en travers des banquettes, ou bien lisent des magazines à potins hollywoodiens.

À la gare, c'est l'habituelle joyeuse cohue de bagages et de familles. Et à la gare, il y a le chef qui nous attend dans la cabine d'un pick-up Ford, accompagné d'un ami fidèle et chauffeur officieux. Ils ne nous connaissent pas, n'ont aucun mal à nous repérer sous le nuage encore clairsemé de mouches noires venues en éclaireuses.

Ce premier contact, et presque tout de suite nous filons, passé le nouveau Matimekosh, passé le vieux Schefferville, vers le nord et les mines, la terre éventrée à ciel ouvert et, juste avant, sur la route à flanc de colline, la barricade. Un joli mot, qui rime avec «camarade». Les Anishnabe du Lac-Simon me reprenaient quand je l'utilisais: eux avaient érigé un «poste de contrôle» sur le chemin des forestières, pas une barricade, terme historiquement chargé, peut-être un peu trop radical aux oreilles de certains. Les Innus de Matimekosh disent «barricade». En ce court été boréal, la leur est présentement la seule à s'élever, au Québec, 20 ans après la crise d'Oka. On est à 1150 kilomètres à vol d'oiseau de Montréal, mais à des années-lumière, dans la mémoire vive...

J'ai conservé un article du Devoir daté du 27 novembre 2009 dans lequel on pouvait lire, sous la plume de Robert Dutrisac, ceci: «À Ottawa, cinq chefs innus, réunis sous l'Alliance stratégique innue [...] ont menacé de bloquer tout projet minier, hydroélectrique ou forestier de leur région s'ils ne parviennent pas à faire entendre leurs revendications auprès du gouvernement fédéral. L'érection de barrages routiers et des actions judiciaires font partie des moyens envisagés.» La veille, le ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien les avait laissés poireauter sur le parvis du parlement comme des malpropres. Comme si l'abyssale indifférence et les mégatonnes de mépris sous lesquelles les ensevelit le gouvernement Charest et son cryptoministre des Affaires autochtones n'étaient pas déjà assez!

Tout ça pour dire que si la barricade érigée le 11 juin à Matimakosh, pour barrer la route à deux compagnies minières, est éloignée des grands centres de décision, son érection, elle, était loin d'être une surprise. L'Alliance stratégique innue (ASI), créée en décembre 2008, est la réponse de cinq communautés totalisant 12 000 personnes (70 % de la population innue du Québec) à un Plan Nord qui, quelque part entre le secret de cabinet et la poudre aux yeux, semble consister dans les faits à donner carte blanche au développement tous azimuts des régions nordiques sans s'occuper des revendications autochtones encore pendantes sur de larges portions du territoire. Québec se comporte plutôt comme si déverser du fric et du béton sur le Nord allait automatiquement éteindre le titre foncier des Premières Nations et régler le problème au moins le temps qu'il faudra pour forer jusqu'à l'Ungava. C'est pourquoi les chefs autochtones sont présentement traités, par les promoteurs de ce plan, comme de simples maires de municipalités. Et si la piastre rapide qui paraît tenir lieu de vision globale à notre grand bâtisseur et sous-Bourassa de service était le seul langage qu'ils peuvent comprendre, cette approche aurait peut-être des chances de réussir. Mais...

«C'est pas l'argent, le problème!» répète le chef Réal McKenzie, fraîchement réélu. Je le connaissais de loin, à cause, entre autres, d'un portrait du bonhomme paru dans L'actualité il y a longtemps sous la plume de George-Hébert Germain. Faisons maintenant un saut jusqu'au lendemain soir. Nous sommes assis sous une tente d'arpenteur assez vaste pour contenir deux longues tables en bois. Autour de la première, une douzaine de femmes, certaines coiffées de la toque traditionnelle, jouent au poker. Un chaudron de bines mijote sur le poêle. À l'autre table, le chef McKenzie donne un véritable cours sur le droit autochtone, solidement étayé, et qui nous emmène de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois à la guerre du homard des Mi'kmaq du Nouveau-Brunswick jusqu'aux rivages du Pacifique et à l'arrêt Nation haïda c. Colombie-Britannique. Il prend alors bien soin de distinguer les droits ancestraux, enchâssés dans la Constitution de 1982, du titre foncier («droit de propriété définitif et inattaquable») autochtone, jamais éteint chez ces nations qui n'ont encore signé aucune entente historique ni rien cédé par traité.

J'écoute le chef McKenzie et apparemment, je ne suis pas le seul à être fasciné: près de nous, assis au bout de la table, des jeunes, dont l'un, Pako Vachon, est un conseiller élu de fraîche date, boivent littéralement ses paroles. Le chef possède une qualité que peu de politiciens blancs ou autochtones peuvent aujourd'hui revendiquer: l'éloquence. S'il n'était que verbomoteur, il ne serait guère plus qu'un rare phénomène dans le monde innu. Mais tandis que j'essaie de fixer par écrit les images qui se bousculent dans son discours, que la Sorbonne, le Parthénon, l'âne de Buridan et Icare défilent sous la grande toile blanche, j'ai l'impression de me retrouver dans la position d'un de ces scribes dont la prose a relayé jusqu'à nous les morceaux de bravoure des grands orateurs amérindiens du passé. Élu chef pour la première fois avant l'âge de trente ans, il a servi deux mandats avant de retourner piloter des coucous au-dessus de la brousse. La cinquantaine à peine entamée, il commence maintenant son quatrième mandat et il est en feu... sacré comme de raison. «L'heure est grave», aime-t-il répéter. Puis, paraphrasant sans le savoir le Trudeau d'octobre 1970, il ajoute: «Watche-moi bien aller...»

Le problème, explique le chef, c'est que si la Cour suprême, en 2004, a consacré l'obligation de consultation qui incombe à la Couronne dans le cas de tout projet susceptible d'affecter la pratique des droits ancestraux, la recherche d'accommodement qui s'ensuit n'implique nulle obligation de résultat. Le dernier mot appartient donc de facto au promoteur du projet. Quant au titre foncier, cette ultime carte à jouer dans la manche des Premières Nations, il est déjà difficile à plaider quand une culture traditionnellement nomade et orale est sommée de prouver l'occupation et l'utilisation de son territoire ancestral sur plusieurs siècles, alors imaginez quand, par un caprice frontalier, c'est au voisin terre-neuvien qu'il faut aller demander justice...

Parce que c'est bien là que nous sommes: dans ce poste avancé mythique où Duplessis, en gardant les deux pieds au Québec, a pissé sur le Labrador... Et c'est au moins un point commun entre nous, Innus et Québécois, ai-je pensé, ce premier soir, tandis que le pick-up filait au milieu des mines à ciel ouvert, de ce paysage étonnant de canyons creusés par la dynamite et les pelles mécaniques à l'époque du premier boom du fer: pas plus que les chefs de l'ASI, le gouvernement du Québec ne reconnaît cette frontière fixée par l'arbitraire de la Cour du banc de la reine et les intérêts de la Confédération, et qui s'oppose à celle, mouvante, d'un monde innu nourri aux migrations des caribous. La grande harde est encore bien loin. La vie sauvage, c'est au zoo (autre nom du dépotoir local) que nous la trouvons, là où 13 ours sont occupés à inventorier le contenu des sacs-poubelle. Ici, on est loin des consignes de sécurité du Sud et de Parcs Canada, dans le respect mutuel et la bonne entente. Saisissante rencontre du grand-père sacré des Amérindiens et des retombées de la civilisation, entre chien et loup...

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Demain: «La barricade»

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