Quand ce siècle aura 50 ans...

Photo: Montage Le Devoir

Les Américains gardent foi en la science mais s'inquiètent pour leur avenir en prophétisant une Troisième Guerre mondiale et une attaque nucléaire terroriste sur leur sol. Portrait d'une superpuissance qui souffle le chaud et le froid sur le futur...

Comment sera le monde au milieu du siècle? Pour son 40e anniversaire, le magazine de la Smithsonian a demandé aux Américains d'envisager le monde dans 40 ans.

La majorité croit que d'ici 2050 le pays-continent hyperénergivore aura résolu sa forte dépendance au pétrole. Les Étasuniens prédisent aussi qu'il sera alors possible de converser avec son ordinateur comme avec un semblable, un frère, humain, trop humain. Le cancer pourra être guéri, évidemment, et les membres artificiels seront plus performants que les vrais de vrais. Les astronautes se seront posés sur Mars et les gens ordinaires voyageront dans ces espaces infinis qui jettent l'effroi.

Voilà pour la partie optimiste des résultats d'un étonnant sondage sur «la vie du futur», réalisé récemment aux États-Unis par le Pew Research Center pour l'édition du mois d'août du Smithsonian Magazine (smithsoninanmag.com), la publication du complexe muséo-scientifique de Washington. Le portrait de groupe en forme de pronostic («40 things you need to know about the next forty years») révèle aussi une vision noire et franchement malveillante de l'avenir.

Une petite majorité prédit de graves pénuries d'eau potable en Amérique d'ici le milieu du siècle. Six personnes sur dix prévoient une dégradation des océans et une crise énergétique majeure. En plus, l'enquête a été menée en avril, soit avant la marée noire de BP dans le golfe du Mexique.

Il y a pire dans la boule de cristal du peuple des États-Unis, transformé en Paul l'oracle malgré lui: 58 % des gens pensent qu'une nouvelle guerre mondiale va éclater d'ici le milieu du siècle. Un peu moins (53 %) imaginent qu'une attaque terroriste nucléaire va frapper les États-Unis. Le même pourcentage prophétise un déclin de la puissance américaine dans le monde.

Le Devoir a demandé au professeur Sylvain David, du département d'études françaises de l'Université Concordia, de réagir à cette projection ambiguë d'une Amérique qui garde foi en la science, mais s'inquiète de son avenir comme de celui du monde. Le professeur David est un spécialiste de Cioran, des représentations de la post-histoire en littérature et de l'esthétique punk.

Comment expliquez-vous ces résultats qui semblent mettre en évidence un contraste entre l'optimisme technoscientifique et le pessimisme politico-sociologique?

Le sondage est effectivement symptomatique d'une scission profonde entre progrès scientifique et progrès social. Pareille dichotomie n'est toutefois surprenante que si l'on se situe dans le contexte de la pensée moderne — telle qu'elle se met en place depuis les Lumières, mettons —, qui prétendait lier l'entièreté de la dynamique humaine (occidentale) dans un commun mouvement d'émancipation. Désormais — comme le rappellent les résultats du sondage — on a l'impression que la technologie continue d'évoluer alors que la société (et l'environnement) décline.

Comment expliquer un tel clivage? On pourrait avancer que, la pensée du progrès étant définitivement discréditée à la suite de la Deuxième Guerre mondiale — le développement technique ayant mené à la guerre mécanisée et la planification sociale ayant débouché sur les camps de concentration —, la science demeure la seule «idéologie» encore capable de tendre vers une forme d'utopie. Dès lors, son évolution se justifierait en soi (du genre: si les moyens le permettent, il est juste — au nom de l'avancement du savoir — de le faire), sans toujours s'encombrer de considérations sociales ou éthiques.

On pourrait également, de manière plus contemporaine, avancer que la science relève d'une prétendue connaissance objective de la nature, qui demeure dès lors à l'abri du scepticisme postmoderne, alors que la politique relève de la culture (et donc d'une forme de construction humaine), un domaine particulièrement friable en cette ère de perpétuelles déconstructions ou remises en question.

Que retenez-vous d'autre des résultats du sondage? Qu'est-ce qui vous frappe?

Peut-être ceci relève-t-il de la manière dont les questions ont été posées, mais il me paraît étonnant qu'on ne trouve dans les résultats dudit sondage aucune corrélation entre la science perçue comme salvatrice et les désastres environnementaux pourtant causés par une mauvaise gestion des moyens techniques justement permis par ces mêmes sciences. En d'autres mots, si on part du fait (implicite) que la science — mal utilisée — est à l'origine d'un certain nombre de maux contemporains, sa supposée évolution continue (du moins telle que la donnent à voir les résultats du sondage) ne peut logiquement que mener à une exacerbation du pire. Or ce rapport de réciprocité entre les deux dimensions du sondage ne se voit nulle part commenté.

Dans un autre ordre d'idées, il paraît étrange de voir liées, sur un apparent plan d'égalité, des avancées scientifiques «neutres» (comme l'exploration sidérale) à des besoins éco-politiques (telle la quête de nouvelles sources d'énergie) ou à des domaines de recherche problématiques sur le plan éthique (par exemple le clonage). Si, du strict point de vue factuel, il est vrai que ces trois champs de recherche sont probablement appelés à évoluer, du point de vue du discours contemporain, les retombées attendues — ou craintes — sont loin d'être équivalentes ou comparables.

Au total, ce genre d'enquête nous parle du futur ou du présent? Comment comparez-vous cette projection dans le futur à partir d'un coup de sonde de la population à certaines autres projections dans le futur, celle de la fiction par exemple? La littérature et le cinéma de science-fiction ne sont-ils eux aussi que d'autres moyens de parler du présent et du futur, du présent à travers le futur oserait-on dire?

Le fait de comparer ainsi progrès technique et progrès social évoque immanquablement le domaine de la science-fiction. Or l'évolution du genre au cours des dernières années ne va pas sans refléter les résultats que donne à voir le sondage.

En effet, l'âge d'or de la science-fiction projette souvent un futur dystopique, mais cet «à venir» se conçoit toujours par le biais d'une exacerbation des possibles, tant scientifiques que sociaux, du moment. Par exemple, Fondation d'Isaac Asimov, qui date des années 1950, met en scène un univers technologiquement plus évolué que le nôtre, mais dont le système politique repose sur la Constitution américaine de 1776. Un tel récit semble dès lors suggérer que, lorsque poussée à l'extrême de sa logique, une république fondée sur les principes de la Déclaration d'indépendance ne peut que déboucher sur une forme d'empire, aux relents totalitaristes (en une évolution vers le pire qui ne va pas sans rappeler ce qui a été dit précédemment au sujet de la pensée du progrès).

À l'inverse, la science-fiction du moment — que l'on pense aux pôles opposés mais semblables que représentent The Road et 2012 — donne dans le genre post-apocalyptique, où un dérèglement de la nature (causé ou non par l'intervention humaine) mène à une destruction totale de la société, laquelle est parfois même préalable à l'intrigue à proprement parler. Ne reste dès lors qu'une tentative désespérée de survie — le mot est important — à l'aide de connaissances scientifiques de base (The Road) ou de pointe (2012). Dans les deux cas, la politique en soi — comme système régissant l'interaction entre les membres d'une collectivité et comme gestion de leurs projets collectifs — ne semble pas considérée comme un facteur pertinent du récit.

Le philosophe français Quentin Meillassoux trouve que la pensée se préoccupe suffisamment de ce qui est et pas assez de ce qui pourrait être. À quoi ça sert finalement de penser, de rêver, d'imaginer le futur, y compris par sondage?

Le «pourrait être» dont parle Meillassoux renvoie — du moins tel que je le comprends — à un mode de vie autre, différent, alternatif, bref à une forme d'utopie dont nous — je parle ici au sens large, tel que le suggèrent les résultats du sondage — ne semblons apparemment plus capables. Bien au contraire, si l'on en croit tant les individus dont l'opinion nous est rapportée ici que les récits de science-fiction évoqués précédemment, la seule manière dont nous paraissons en mesure d'imaginer le futur est sous forme de catastrophe.

Si une telle vision de l'avenir n'est guère enthousiasmante, elle pourrait au moins avoir valeur d'avertissement — comme se veut souvent le genre de la science-fiction — quant aux dérives possibles du présent. Or la menace qui semble le plus à même d'avoir des conséquences catastrophiques à moyen terme sur la collectivité, soit le réchauffement global, se voit — toujours selon les résultats du sondage — ramenée à une forme de croyance ou d'idéologie, à laquelle l'adhésion fluctue selon l'allégeance politique.

Serions-nous dès lors condamnés à attendre impatiemment les merveilles permises par le prochain iPhone tout en considérant de manière désabusée la déglingue ambiante? Si l'on en croit les résultats de ce sondage, il semble bien que oui...
33 commentaires
  • Socrate - Inscrit 23 juillet 2010 22 h 41

    entropie

    Selon la nouvelle du jour, la gravité comme telle n'existerait plus puisque tout ne serait qu'une simple question d'entropie à valeur égale à zéro presque partout. CQFQ?

  • Alain Chabot - Abonné 24 juillet 2010 07 h 33

    Que de balivernes

    Il ne vous est pas passé par l'esprit de consulter un sociologue ou un politicologue spécialisé sur les États-Unis?

  • Yvon Bureau - Abonné 24 juillet 2010 08 h 26

    Pendant ce temps

    Pendant cette lecture, les Corées...

    Fragile notre avenir planétaire. Faut donc s'en occuper

  • Socrate - Inscrit 24 juillet 2010 08 h 54

    bonheur

    Le Bonheur consistera certainement à abolir tous les recensements de la terre pour les remplacer par des Bulletins chiffrés dans toutes les petites écoles de pensée du PLC.

  • France Marcotte - Inscrite 24 juillet 2010 09 h 22

    Ne demandez surtout pas ça à nos voisins

    Ce n'est pas à nos voisins du sud qu'il faut demander de prédire l'avenir si on veut obtenir en réponses autre chose que des clichés. L'esprit de ces gens trempe dans la guerre et la paranoïa jusqu'au cou, ce sondage démontre qu'ils ont perdu la faculté de penser par eux-mêmes, ils ont besoin d'oxygène. Demandons plutôt aux Français, aux Scandinaves ou aux Québécois pourquoi pas; les réponses seront déjà beaucoup plus variées et intéressantes. Je suis certaine qu'il est important d'imaginer l'avenir et maintenant pour casser le moule de la conformité qui justement conditionne nos agissements.