Québec dans les années 1830 - Papineau enclenche un débat démocratique

Haut-relief représentant Louis-Joseph Papineau sur une façade de la rue Saint-Denis, à Montréal
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Haut-relief représentant Louis-Joseph Papineau sur une façade de la rue Saint-Denis, à Montréal

«Je m'attendais à trouver un conflit entre le gouvernement et le peuple, [...] je trouvai une lutte, non de principe, mais de race.» Remplie de préjugés, cette phrase démontre la vision réductrice que Lord Durham a entretenue à l'égard de la rébellion des Patriotes, qu'il n'a pas cherché à comprendre. Les années 1830 ont pourtant marqué un tournant dans la lutte pour une meilleure démocratie. Voyage dans le temps pour retracer l'histoire du mouvement honoré par la fête.

Le Parti patriote. C'est ainsi qu'est rebaptisé le Parti canadien en 1826. Un nouveau nom qui ne relève pas de la simple coquetterie. Selon Yvan Lamonde, auteur du livre Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896, «ça indiquait clairement que ce parti-là n'était plus seulement la voix des Canadiens [français], mais devenait la voix de tous les Patriotes partageant les mêmes idéaux. Il y avait des Irlandais, des Écossais, des Anglais.»

À cette époque, Louis-Joseph Papineau, à la tête du parti, commence à revendiquer le contrôle du budget et l'élection du Conseil législatif. Ce dernier organe demeure entre les mains d'une minorité anglaise nommée, souvent hostile aux francophones, qui permet au gouverneur et à Londres de contrôler la colonie.

Londres, 1823


«Pendant un bout de temps, Papineau était admiratif de ce qu'on appelait les libertés anglaises», indique Yvan Lamonde, qui a lu la totalité des correspondances de Louis-Joseph Papineau. «Mais quand Papineau va à Londres en 1823 pour bloquer un projet d'union du Haut-Canada et du Bas-Canada, il découvre la réalité de l'Angleterre, la misère sociale, l'aristocratie. Il revient ici, et c'est là qu'il devient de plus en plus admiratif envers le régime républicain des États-Unis.»

Dans La Minerve, le journal associé aux Patriotes, les allusions à la Constitution américaine et à la Déclaration d'indépendance de 1776 se multiplient. Le Bas-Canada s'avère aussi «fortement influencé par des mouvements nationalitaires, des mouvements d'émancipation en Europe et en Amérique latine à l'époque» des années 1830.

En 1834, le Parti patriote, qui conserve la majorité des sièges à l'Assemblée législative élue, est las de se buter à l'administration coloniale locale qui ne veut rien entendre. Les députés votent les fameuses 92 résolutions, fer de lance dans cette quête de reconnaissance, et non d'indépendance. Ces doléances adressées directement au gouvernement britannique seront, trois ans plus tard, balayées du revers de la main par les résolutions Russel, qu'Yvan Lamonde résume à «10 non». Le ton monte, l'ambiance devient volatile et la politique s'embrase.

Une fois de plus, les Patriotes s'inspirent de la révolution américaine. Des assemblées populaires sont organisées. Un appel au boycottage de certains produits britanniques est lancé. Une frange fonde Les Fils de la liberté, version canadienne de Sons of Liberty. Les discours de Papineau, cette «figure d'une démarche constitutionnelle», deviennent de plus en plus enflammés.

Le 6 novembre 1837, la répression par les militaires britanniques et les loyaux s'amorce. L'affrontement devient

inévitable. Les Patriotes créent une garde armée pour protéger leurs chefs. Lord Gosford délivre des mandats d'arrêt contre eux. Le 23, l'armée britannique se déplacera jusqu'à Saint-Denis. Quelque 800 Patriotes, dont 200 armés, résistent aux 300 soldats venus les pourchasser. «L'armée était quand même assez bien organisée, c'est pour ça que la victoire de Saint-Denis, c'est une belle victoire, déclare Georges Aubin, auteur et historien qui a publié une trentaine d'ouvrages sur les Patriotes. C'est une grande victoire et c'est la seule. Après, ce sera la débandade générale. Saint-Charles, Saint-Eustache, ça ce sont les massacres. Et la deuxième insurrection, là, c'est pire.»

Répression

«C'est toujours important de faire la distinction entre les deux insurrections.[...] La deuxième, elle est vraiment préparée», insiste Georges Aubin. Le mouvement se radicalise. Robert Nelson signe une déclaration d'indépendance. Entre 400 et 500 Patriotes, dont la majorité des meneurs, s'exilent aux États-Unis. C'est de là qu'ils organisent la deuxième rébellion. «Papineau a décidé de ne pas monter dans ce train-là. [...] Il savait très bien que, sans l'appui des États-Unis, ça ne marcherait pas.»

Le pouvoir colonial attend les Patriotes de pied ferme. Les effectifs militaires s'élèvent à 5000 hommes, sous le commandement de Colborne, assistés de 1000 volontaires loyaux. Les Patriotes frappent le mur et la répression s'avère impitoyable. Un total de 855 habitants du Bas-Canada sont arrêtés, 108 sont accusés de haute trahison, 58 sont déportés et 12 sont pendus.

Éric Bédard, professeur d'histoire à la TELUQ, cite, dans son livre intitulé Les Réformistes, l'historien du droit Murray Greenwood. Après avoir méticuleusement étudié les procès de 1838 et 1839, ce dernier a qualifié la Cour martiale de «l'une des pages les plus sombres de la justice canadienne». Dans une entrevue accordée au Devoir, Éric Bédard tient à préciser que «Murray Greenwood, c'est pas Pierre Falardeau».

Lord Durham arrive

Le Parlement du Bas-Canada est suspendu pendant près de trois ans et fonctionne par décrets. Puis, Lord Durham arrive dans la colonie pour faire des recommandations aux instances britanniques. «Il est arrivé avec des préjugés [...]. Il n'avait même pas mis un pied à Québec que, pour lui, la cause était déjà entendue», déclare Éric Bédard. «Il a été complètement captif du lobby des marchands de Montréal. Il n'a rencontré, à toutes fins utiles, aucun Canadien [français]», ajoute-t-il.

Lord Durham formule finalement deux propositions: l'octroi d'un gouvernement responsable, puis l'Union du Haut-Canada et du Bas-Canada, ce qui équivaut à donner le feu vert à l'assimilation. L'application de l'Acte d'union en 1840 vient sceller ce que les Patriotes avaient réussi à empêcher en 1810 et 1822.

Le mouvement patriote est-il mort à ce moment-là? Éric Bédard exprime son empathie envers les réformistes menés par Louis H. Lafontaine qui, malgré leur résignation à l'union, ont continué de faire avancer certaines idées républicaines. Yvan Lamonde rappelle que l'Institut canadien va redonner un souffle au projet patriote vers la fin des années 1840. «Ça ne les a pas tués, ça les a mis à genoux, ça les a blessés, ça les a démembrés, illustre-t-il. C'était échec sur échec depuis une cinquantaine d'années.»

Si la rébellion des Patriotes symbolise tant la défaite, pourquoi la célébrer? «Ç'a servi à montrer qu'on avait une certaine solidarité. C'est la première grande manifestation collective. Ça, c'est important. Il n'y en a pas eu avant ça, considère Georges Aubin. Le grand mouvement populaire, c'est 1837, et ça, c'est une fierté pour nous. Surtout que ç'a donné à la longue un peu plus de démocratie.»