La sauvegarde de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus - Québec reste sourd aux S.O.S.

Robert Cadotte (à droite), porte-parole du comité de sauvegarde de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, a exposé hier les menaces qui pèsent sur le bâtiment et ses grandes orgues, au cours d’une conférence de presse.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Robert Cadotte (à droite), porte-parole du comité de sauvegarde de l’église du Très-Saint-Nom-de-Jésus, a exposé hier les menaces qui pèsent sur le bâtiment et ses grandes orgues, au cours d’une conférence de presse.

Le comité de sauvegarde de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus a pressé hier la ministre de la Culture et des Communications, Christine St-Pierre, de consentir à verser un fonds d'urgence d'un demi-million pour sauver l'église menacée et son orgue exceptionnel.

Choqués, les députés, les élus locaux, les représentants de l'église ont d'ailleurs uni leurs voix hier pour décrier en conférence de presse les propos tenus vendredi dans Le Devoir par l'attachée de presse de la ministre St-Pierre. Cette dernière avait fait une comparaison boiteuse en affirmant que le ministère de la Culture ne pouvait se porter à la défense de toutes les églises, comme «on ne pouvait se porter à la défense de tous les chats de ruelle».

Le désarroi causé par les propos de l'attachée de presse de la ministre St-Pierre était aussi patent chez la députée péquiste d'Hochelaga-Maisonneuve, Carole Poirier. «C'est méprisant pour toutes les églises», a-t-elle commenté. À ce jour, toutes les demandes faites au MCCQ par le comité de sauvegarde de l'église sont restées sans réponse. «Se faire traiter de chat de ruelle, ça n'a pas d'allure. Dès mon retour à Ottawa, je vais faire des représentations auprès du ministre James Moore [Patrimoine canadien]», a pour sa part commenté Daniel Paillé, député bloquiste d'Hochelaga.

«Si le ministère considère notre église comme un chat de ruelle, on peut comprendre que ça ne crée pas d'émoi de laisser aller ses grandes orgues vers Toronto ou le Japon», a déploré hier Robert Cadotte, porte-parole du regroupement et ex-commissaire de la CSDM pour Hochelaga-Maisonneuve.

«C'est comme si un violoniste décidait de jeter son Stradivarius parce qu'une corde est cassée», a-t-il ajouté, au terme d'un exposé visant à énumérer les menaces imminentes qui pèsent sur le bâtiment et ses grandes orgues.

Déjà attaquée par les graffitis, l'église barricadée depuis un an a aussi subi des dommages ces derniers mois, notamment à l'une de ses arcades, dont les peintures ont été détruites par les fuites d'eau. Des vitres de protection des vitraux ont aussi volé en éclats à cause de jets de pierres. «Les actes de vandalisme risquent de s'aggraver. La cessation prévue de l'entretien en juillet par l'archevêché va entraîner une situation de détérioration à la vitesse grand V», craint M. Cadotte.

Après une démonstration très éloquente de la puissance de l'orgue du Très-Saint-Nom-de Jésus, on a d'ailleurs pu constater hier en conférence de presse que les jeux d'anches de l'orgue magistral ont déjà commencé à souffrir de l'humidité et du thermomètre gardé à 16 degrés tout l'hiver. Un an sans chauffage signerait à coup sûr la destruction de plusieurs des 6200 tuyaux de ce que d'aucuns considèrent comme le plus brillant instrument jamais fabriqué par la Maison Casavant, a soutenu hier Yves Garant, responsable du Festival Orgues et couleurs.

L'archevêché prévoit mettre l'église en vente en juillet pour se libérer des frais de 100 000 $ par mois que requièrent l'entretien et le chauffage de ce vaste lieu de culte. Quant à l'orgue, il est notamment convoité par une paroisse de Toronto et par des acheteurs japonais, a-t-on répété hier. Bien que plus de 700 000 $ en fonds publics aient déjà été investis pour restaurer l'orgue depuis 1995, l'archevêché de Montréal n'a jamais caché son intention de vendre l'instrument au plus offrant.

Indifférence à Québec

Mais toutes ces considérations ne semblent guère émouvoir la ministre de la Culture, qui a chargé hier le directeur du patrimoine et de la muséologie de son ministère, Jean Bissonnette, de répondre aux journalistes.

Selon ce dernier, le ministère de la Culture ne dispose d'aucune indication selon laquelle l'orgue du Très-Saint-Nom-de-Jésus revêtirait un caractère si exceptionnel, quoi qu'en disent plusieurs spécialistes et organistes.

«Cet orgue-ci est important, mais pas au point de mériter une protection nationale. On a déjà protégé une trentaine d'orgues Casavant et un corpus fort important d'autres orgues. Le but de la loi est de protéger un nombre représentatif d'éléments pour les générations futures. La solution ne vient pas juste du ministère», a fait valoir ce dernier.

L'orgue n'ayant jamais fait l'objet d'un classement, M. Bissonnette a indiqué que le Ministère ne dispose d'aucun moyen légal pour intervenir si l'instrument à vent est bradé en juillet à des étrangers. Quant à l'église, elle n'a obtenu qu'une cote C de lors d'une évaluation faite par le Conseil du patrimoine religieux du Québec, ce qui n'en fait pas une priorité aux yeux du ministère.

Comble de l'ironie, l'église, qui n'est plus utilisée pour le culte, n'est donc plus admissible aux programmes de subventions du patrimoine... religieux, a expliqué M. Bissonnette. Dans le dédale kafkaïen de la bureaucratie, il faudrait donc plutôt faire appel au Fonds pour la protection du patrimoine culturel!

Quant à l'argument des 650 000 $ engloutis en fonds publics pour restaurer l'orgue, la loi prévoit que les autorités religieuses n'ont en retour que l'obligation de garder le lieu de culte ouvert pendant les cinq années suivantes. Un délai qui, en l'occurrence, a été respecté, insiste M. Bissonnette.

Le ministère de la Culture dit avoir largement apporté sa contribution en investissant quelque 220 millions depuis 1995 dans la protection du patrimoine religieux.

Fonds d'urgence

Pour l'instant, le comité de sauvegarde réclame de Québec 100 000 $ pour chauffer l'édifice pendant un an afin de sécuriser les grandes orgues et les oeuvres d'art, 100 000 $ pour effectuer des travaux d'entretien d'urgence et 300 000 $ pour consolider la façade afin de rouvrir l'église, interdite d'accès. Tout cela, le temps que soient étudiés divers projets de conversion, dont celui d'un musée de l'orgue et d'une bibliothèque pour enfants.

Hier, le maire de l'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard, a soutenu que la ville de Montréal aiderait le comité à trouver des locataires pour occuper les lieux et que le service de la culture diffusera sous peu un avis sur la valeur patrimoniale de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus. Un avis qui risque d'arriver trop tard?

«C'est un S.O.S. qui est lancé ce matin. Ce n'est pas juste important pour le quartier, mais pour tout le Québec. C'est quand même un des plus imposants orgues au monde», a pour sa part insisté Pierre Côté, le vicaire épiscopal responsable du sud-ouest pour l'archevêché de Montréal. Un S.O.S. qui, pour l'instant, tombe dans l'oreille d'un sourd. Et cela, malgré le coffre puissant des bourdons de l'orgue du Très-Saint-Nom-de-Jésus.

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Pour écouter l'orgue de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus:

Justin Desmarais: Tierce en taille, par Justin Desmarais, pièce tirée de «Génération orgue»

11 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 18 mai 2010 04 h 14

    Une misère!

    L'expression "chat de ruelle" est certes mal choisie, mais le ministère n'a pas tort. Il me semble avoir fait sa part. Pourquoi des citoyens en vue et en moyens ne débloqueraient-ils pas cette misère d'un demi-million?

    Je pense entre autres à ces Montrélais qui se sont payés, qui une piscine pharaonique, qui un voyage dans l'espace de 23 millions. En plus de ne faire qu'une égratigure sur leur portefeuille, ce sauvetage in extremis pourrait être un beau petit coup de marketing.

    Je pense aussi à tous ces artistes si prompts à se lancer dans des collectes de fonds au profit de toutes sortes de bonnes causes d'ici ou d'ailleurs. Comme l'a écrit Nathalie Petrowski dans son vibrant plaidoyer sur le même sujet (Cyberpresse, 28-04-10) : "Sauver la vie et les meubles des autres est noble, mais sauver ses propres meubles l'est aussi."

  • jacques noel - Inscrit 18 mai 2010 07 h 10

    On ferme les églises

    et on ouvre des mosquées. La ville des 100 clochers compte maintenant plus de mosquées que d'églises catholiques encore ouvertes.
    Est-ce qu'on va sauver aussi le couvent des soeurs qu'on va transformer en monsquée? Notre Ste-Sophie à nous?

    Le vrai drame il est là. Notre culture qu'on enterre pour la remplacer par celle du Moyen-Orient.

    Que va être Montréal dans 50 ans? Dans 100 ans?
    Montréalistan?

  • Michele Dorais - Abonnée 18 mai 2010 08 h 13

    Mieux vaut un temple où l'on vient prier

    qu'une église abandonnée où seuls les chats de ruelle trouvent refuge.
    Quant à l'orgue Casavant, c'est bien dommage en effet. Là où il trouvera preneur, je ne doute pas un instant qu'on en prendra grand soin. Quant aux temples magnifiques à voir dans les environs de Montréal, je propose d'aller vous promener dans Dollard-des-Ormeaux pour admirer la splendeur et l'intérêt des communautés qui les font vivre.

  • Paul Corbeil, Québec et Labrador - Inscrit 18 mai 2010 09 h 23

    Ce n'est pas à l'état de financer l'entretiens des églises avec des deniers publiques, ce n'est pas aux contribuable

    voir l'article à 09 h 17 http://www.ledevoir.com/politique/quebec/289131/ch

  • diong - Abonné 18 mai 2010 09 h 34

    Patrimoine de Maisonneuve en décrépitude

    Après le parc Morgan qui tombe en ruines, la place du marché Maisonneuve dallée à outrance pour que le troisième âge y tienne ses danses en ligne sans s'enfarger dans le gazon, La Joute de Riopelle qui nous a été arrachée par la grosse finance, c'est la Cathédrale de l'Est qui va disparaitre.
    Et cet orgue, c'est le quartier en entier qui s'est mobilisé en 1995 pour le restaurer à grands frais (et, oui, il y a eu de généneux donateurs).
    D'importants édifices de ce qui fut la Pittsburg du Canada au début du XXe siècle témoignent du glorieux passé de Canadiens français qui à la tête de la ville de Maisonneuve ont prouvé qu'ils n'étaient pas nés pour un petit pain. On voudrait effacer toute trace de ces ambitions qu'on ne s'y prendrait pas autrement.
    Les propos de la ministre, qui parle de chat de ruelle? Celle qui le dit, c'est elle qui l'est.