L'entrevue - Grandir, au chevet des mourants

L’abbé Gabriel Ringlet, journaliste, professeur, écrivain et libre penseur
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L’abbé Gabriel Ringlet, journaliste, professeur, écrivain et libre penseur

Prêtre, journaliste, professeur, écrivain et surtout libre penseur, Gabriel Ringlet cherche à «illuminer la pesanteur» de la vie en regardant la mort droit dans les yeux. Et pour ce faire, il accompagne ceux qui partent. Plus de 50 milliards ont déjà rejoint l'au-delà depuis l'apparition de l'homme moderne. Longtemps, ils moururent entourés de leurs familles et amis. Rarement furent-ils aussi seuls qu'aujourd'hui.

«Accompagner quelqu'un qui est en train de mourir, c'est creuser son chemin intérieur, découvrir une chaleur en soi dont on ne se croyait peut-être pas capable et, du coup, découvrir un formidable chemin d'ouverture à l'autre.»

Pendant huit mois, Gabriel Ringlet a accompagné dans son agonie une femme très proche qui allait être emportée par son cancer. Il en a sorti un livre, son dernier. Publié il y a deux ans, Ceci est ton corps est un témoignage émouvant sur la mort totalement évincée de nos sociétés occidentales.

«Je me suis trouvé, écrit-il, plongé comme jamais au coeur d'une messe dont je ne savais pas qu'elle pouvait encore me retourner à ce point. Après 36 ans de célébration, malgré et à travers la souffrance, j'ai rencontré la joie du premier étonnement.»

«Le fil rouge dans mon existence, ç'a toujours été la question de la mort. J'avais une tante carmélite qui dormait près d'un crâne déposé sur sa table de nuit. Ça la rendait de très bonne humeur et ça permettait de relativiser un certain nombre de problèmes», déclare-t-il lors d'une entrevue au pied de l'oratoire Saint-Joseph à Montréal, non loin de la petite chambre où il a récemment logé en égrenant conférences, causeries et visites chez les Trappistes de Saint-Jean-de-Matha.

Si la mort dit «de manière forte ce que sont toutes nos fragilités dans l'existence», il faut savoir l'aborder de front. «Parlons-en tant qu'il fait beau», pendant que tout va bien, «que nous sommes en pleine forme».

Seuls les médias parlent encore pleinement de la mort. Elle est banalisée et omniprésente surtout auprès des jeunes. Un adolescent américain a déjà vu 15 000 cadavres à la télévision (actualité et fiction confondues), alors que «nous, nous ne côtoyons presque jamais un mort de près», précise le chroniqueur au quotidien catholique français La Croix.

Soif de la parole de l'autre


Aumônier d'hôpital pendant 10 ans, l'abbé Ringlet a accompagné beaucoup de gens, et pas seulement des chrétiens. Croyant à l'esprit laïque pour qui le christianisme reste encore à inventer, refusant d'appartenir à une quelconque chapelle, sa soif de la parole de l'autre le porte tout naturellement vers l'accompagnement.

Être au chevet de la mort, surtout en soins palliatifs (un peu plus de 15 % des malades montréalais s'y retrouvent), est sûrement un don de soi, un rendez-vous avec soi-même, mais ce qui compte, «c'est de vivre sa propre mort à travers celle de l'autre», rappelle l'auteur de l'Éloge de la fragilité, formidable discours sur Dieu et l'homme.

Mais ne s'improvise pas accompagnant qui veut. «On doit être préparé. On doit être en supervision et être soi-même libéré d'un deuil récent, car la pire chose, c'est de projeter sa propre blessure sur celle qu'un autre est en train de vivre. Il faut ne pas trop s'identifier à la personne accompagnée et éviter les liens fusionnels pour pouvoir faire le deuil de l'autre.»

Accompagner, c'est aussi être le «serviteur de l'inquiétude» de celui qui s'apprête à «rejoindre le grand mystère» et il faut savoir le faire «avec tous les cinq sens [...] pour mieux sentir ce qui se passe» au moment de la grande traversée qui «nous renvoie toujours à tous nos sens».

Mais attention, il est plus facile de toucher un malade qu'une personne en parfaite santé. «C'est très délicat de toucher quelqu'un, surtout un enfant, cela est tout de suite connoté sexuellement [...]; il y a dans nos civilisations une terrible censure et autocensure, y compris entre proches parfois. Le toucher, qui peut avoir la légèreté d'une plume, est capital.»

Parabole de l'éloge du rien


Le manque d'accompagnement peut-il expliquer les demandes accrues d'euthanasie dans nos sociétés occidentales? Pour l'ancien vice-recteur de l'Université catholique de Louvain-la-Neuve, il y a un lien entre les deux, qu'il ne faut cependant «pas pousser jusqu'à l'extrême».

«Dire que tout accompagnement réussi ait limité toute demande d'euthanasie, ce n'est pas vrai. Il y a des cas où l'euthanasie se pose, c'est-à-dire la question du moindre mal. Mettre fin à la vie de quelqu'un est un mal, ne pas alléger ses souffrances l'est aussi.»

De manière générale, «beaucoup trop souvent, on ne prend pas le temps de l'accompagnement qui fait disparaître une demande d'euthanasie. Une souffrance qui pouvait peut-être être rencontrée par un autre chemin.»

L'accompagnement peut-il être un piège narcissique? «Ah que je me sens vivant!», pourrait dire celui qui reste. Gabriel Ringlet hésite... «Chez moi, en tout cas, ç'a toujours été l'inverse.» Son père, un maçon mort à 92 ans, aimait assister aux enterrements et chanter aux funérailles en se disant qu'il était, lui, bel et bien vivant. «C'était du narcissisme de bon aloi!», confiera le fils, pour qui observer la vie partant au galop ou au petit trot est «une formidable parabole de l'éloge du rien».

Parce qu'«une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie» (André Malraux), accompagner «nous permet de regarder cette vie avec plus de présence et nous aide même à grandir».

À 66 ans, Gabriel Ringlet a-t-il réussi à «illuminer la pesanteur», pour reprendre les mots du théologien français Olivier Clément? Petits sourires. «Ce serait un piège immense que de répondre à cette question!»

Ses nombreuses interrogations sont tout simplement celles d'un homme face à la mort. Questions essentielles à la vie.

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Collaborateur du Devoir
3 commentaires
  • Yves Archambault - Inscrit 17 mai 2010 09 h 26

    S.V.P

    svp ne dite pas qu'un prêtre est libre penseur respectez notre intelligence.
    yves archambault

  • Jean-Louis - Abonné 17 mai 2010 12 h 22

    Détrompez-vous M. Archambault

    Il y a des rencontres qui changent une vie. Celle de monsieur Ringlet en a été une pour moi. Figure marquante de mon séjour en Belgique, à l'Université catholique de Louvain où j'ai fait ma maîtrise en relations internationales, il est un professeur à l'écoute (véritable et profonde).

    Je ne parle même pas ici de religion. Je suis athée et je n'ai jamais cherché autre chose chez lui que de m'abreuver de son intelligence et de sa grande humanité. Il donnait des cours de journalisme parmi les plus populaires de l'université.

    Qu'avez-vous lu de monsieur Ringlet (ou même de cet article) qui vous inspire un tel commentaire? Gardez l'esprit ouvert, M. Archambault, il y a des contradictions bien plus réelles que celle-là. Certaines choses sont rares, mais elles existent bel et bien et je suis bien triste pour ceux qui les laissent passer en se rattachant aux généralités.

  • Lise Boivin - Abonnée 17 mai 2010 15 h 55

    N'empêche

    Je ne doute pas une seconde de la générosité, de l'humanité et de toutes les autres qualités de monsieur Ringlet, mais il n'empêche que le vocable «libre penseur» a une signification et qui ne convient pas à un prêtre. Le fondateur de la Libre Pensée française, André Lorulot, a été prêtre, mais c'est en cessant de l'être qu'il est devenu libre penseur.
    Il ne s'agit pas de chipoter sur le sens des mots, mais simplement d'appeler un chat un chat. En ce sens, monsieur Archambault a raison.