78e Congrès de l'Acfas - La mort ne nous va plus si bien

Sans le soutien des piliers religieux et familiaux d’avant, le deuil ne se fait plus de la même manière. Les thanatologues croient que le rite funéraire devra être repensé de manière à empêcher toute coupure entre le symbole et le geste.
Photo: Agence Reuters Eddie Keogh Sans le soutien des piliers religieux et familiaux d’avant, le deuil ne se fait plus de la même manière. Les thanatologues croient que le rite funéraire devra être repensé de manière à empêcher toute coupure entre le symbole et le geste.

Plus de sens, moins de marchandisation. Voilà le défi que devra relever l'industrie de la mort pour actualiser ses rites funéraires et les rendre plus efficaces, croit le professeur Jacques Cherblanc, de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), qui présentait cette semaine, au 78e Congrès de l'Acfas, les grandes lignes d'un important projet de recherche-action à venir avec les thanatologues du Québec.

Confrontée à de nombreux malaises internes, la Corporation des thanatologues a mandaté le Laboratoire d'expertise et de recherche en anthropologie rituelle et symbolique (LERARS) pour l'aider dans sa quête de sens, a appris Le Devoir. La désaffection des Québécois à l'égard de la religion rend en effet nécessaire le renforcement de la fonction d'accompagnateur des entrepreneurs funéraires, le tout dans un contexte où les gens n'ont plus de temps à consacrer à leurs morts.

Dans les années 60, 70 et même 80, les familles étaient prêtes à sacrifier du temps pour leurs disparus. Le rite était soigneusement codifié et structuré: toilette du corps, veillée, cortège, funérailles, enterrement. Mais graduellement, «la modernité a entraîné une déritualisation et une désociabilisation de la mort», note Jacques Cherblanc, qui dirige le LERARS. Le triomphe du capitalisme et de l'individualisme a fait le reste. «Aujourd'hui, les étapes de la mort sont escamotées, certaines ont même été éliminées.»

Ceci explique-t-il cela? Il est de plus en plus fréquent que les familles ne réclament que le strict minimum, soit ce que la régie prévoit en pareille occasion: 2500 $ pour couvrir le transport du corps, son incinération et la remise des cendres. Le tout est alors expédié dans un minimum de temps, et bien souvent sans même que la famille jette ne serait-ce qu'un oeil à la dépouille.

La montée en flèche de ce «fast-food» funéraire inquiète les thanatologues. «Ce n'est pas tant l'aspect financier qui les dérange que les pathologies du deuil qui viennent avec lui: un deuil qui s'étire, un deuil qui ne se fait pas, des pathologies qui sont de plus en plus répandues», raconte le spécialiste.

Le problème est devenu si répandu que certains thanatologues ont commencé à proposer le traitement du corps au rabais, même s'il doit être incinéré après. «Ils ont constaté, et c'est aussi ce que la recherche a montré, que lorsqu'il n'y a qu'une urne qui est exposée, le deuil se fait plus mal. Certains vont donc proposer aux proches de traiter le corps avant son incinération pour qu'ils puissent le voir et ainsi faciliter leur deuil», explique Jacques Cherblanc.

Dans son analyse préliminaire, le directeur du LERARS a défini trois enjeux principaux qui nécessiteront une profonde remise en question de cette industrie. Il y a d'abord le rite, qui devra être repensé de manière à empêcher toute coupure entre le symbole et le geste. Le symbole lui-même devra être redéfini pour éviter toute cassure entre le signifiant et le signifié. Enfin, il faudra repenser les modèles d'affaires des maisons funéraires pour brider le capitalisme rampant qui les guette.

Paradoxalement, le marché de la mort n'a en effet jamais été aussi inventif et éclaté. Ni aussi intrusif, d'ailleurs, avec par exemple ces toutes petites urnes ou ces bijoux ostentatoires dans lesquels on dépose des cendres de l'être aimé pour pouvoir les traîner partout avec soi. «La Corporation est mal à l'aise avec ça, raconte le chercheur. Garder une urne visible chez soi ou même porter des cendres sur soi, ça peut faire en sorte que la séparation, qui est nécessaire, ne se fait pas, ou tarde trop.»

Il y a aussi toute la question de l'après, qui se vit de plus en plus seul, sans le soutien des piliers religieux et familiaux d'avant. «Traditionnellement, il y avait l'avant, la préparation du corps, la cérémonie et enfin le deuil qui permettait de se réagréger à la société. Cette période n'existe plus pour une majorité d'endeuillés», constate Jacques Cherblanc.

Sans oublier la négation pure et simple des besoins des endeuillés par un nombre croissant de disparus qui, en choisissant d'être les acteurs de leur propre mort, privent leurs proches des vertus d'un rituel collectif. Autant de questions qui seront étudiées plus en profondeur dans cette ambitieuse recherche-action.

Rappelons par ailleurs que la Corporation avait déjà interpellé le gouvernement du Québec l'an dernier afin qu'il permette certains changements sociaux destinés à revaloriser le deuil et faciliter le quotidien des endeuillés. Parmi leurs demandes: la hausse du nombre de jours de congé à la mort d'un proche, le rehaussement de la prestation de décès et l'établissement d'un registre des préarrangements funéraires.
2 commentaires
  • Yvon Bureau - Inscrit 15 mai 2010 22 h 01

    Intérêts et conflits d'intérêts

    Lorsqu'une personne décède, plusieurs intérêts entrent vite en ligne de compte.

    L'important pour le finissant de la vie, c'est d'avoir bien précisé ses volontés, écrit ses directives par rapport à l'après sa mort. Si non, les autres intérêts vont s'installer et le bal des intérêts va commencer.

    L’avenir de la thanatologie actuelle est fort incertain.

    La société repense les funérailles, ses célébrations d’adieux et d’hommages. La personnalisation prend racines.

    Plusieurs veulent être visités avant leur mort, et ne veulent plus que leurs corps soient exposés.

    Une fin de vie planifiée et ouverte, vécue autrement, va changer la donne.

    Allons pour une harmonie des intérêts, centrée sur le finissant de sa vie..

  • Jean-Guy Thibault - Inscrit 18 mai 2010 15 h 57

    La vraie vie!

    L'industrie de la mort, voilà la vraie question. Et ça n'a rien a voir avec
    le deuil. Le vrai deuil ce sont les jours, les mois, les années suivant
    le décès de la personne aimée. Le salon funéraire avec tous ses
    artifices et faux rites, c'est du commerce!
    Les malaises internes de la corporation des thanatologues c'est la baisse des renenus et rien d'autres.
    Le triomphe du capitalisme, c'est ce qui à fait grimper les coûts de la mort. Les étapes de la mort sont escamotées et éliminées dites-vous,
    monsieur Cherblanc? C'est très bien comme celà! Consacrons plus de temps auprès des vivants. Votre "fast food" funéraire c'est vous qui l'avez créé avec votre "pathologie" du deuil.
    Nous pourrions en dire beaucoup plus, mais, à quoi bon, les exploiteurs de la mort sont è l'oeuvre!
    Vive la vie et les nombreux souvenirs qui s'y ratachent!

    Jean-Guy Thibault