«La littérature francophone peut-elle humaniser la mondialisation?» - «Désormais règne le doute sur la capacité du langage à constater l'horreur»

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Pour le poète Joël Des Rosiers, il existe un côté presque indécent à la poésie du désastre, un voyeurisme impudique et naïf.
Photo: Alain Riverin Pour le poète Joël Des Rosiers, il existe un côté presque indécent à la poésie du désastre, un voyeurisme impudique et naïf.

Joël Des Rosiers, poète, essayiste et psychiatre québécois d'origine haïtienne, fait sien «Poésie du désastre, désastre de la poésie».

Il y a cinquante ans, sous le choc de la Deuxième Guerre mondiale, Theodor Adorno avait écrit: «Écrire un poème après Auschwitz est barbare», déplorant l'insignifiance de la culture devant la barbarie humaine.

Le 12 janvier 2010, un séisme de magnitude 7,3 sur l'échelle de Richter a détruit un pays, ébranlé les consciences et suscité l'horreur. Devant une catastrophe naturelle et humaine d'une telle ampleur, Joël Des Rosiers pose la question symétrique: est-ce qu'écrire des poèmes après le séisme est barbare? «Comment dire l'impensable? Quel pouvoir peuvent avoir les mots contre "la mort abrupte"?» Il présentera, au cours de cette intervention, ses réflexions sur les rapports entre la poésie et le désastre.

D'origine haïtienne, José Des Rosiers vit au Québec depuis l'âge de 10 ans. Même s'il a passé la plus grande partie de sa vie au Québec, la souffrance du peuple haïtien a immédiatement éveillé en lui une compassion qui le lie au traumatisme collectif: «Les nombreux patients d'origine haïtienne rapatriés au Québec que j'ai soignés depuis le 12 janvier, pour état de stress post-traumatique et dépression psychotique, me font conclure que la souffrance nous est commune avec les êtres qui nous ressemblent par la langue», explique-t-il.

Blessure

Plus qu'une catastrophe naturelle, le séisme a été vécu comme une blessure partagée par toutes les consciences. Pour Joël Des Rosiers, le choc se répercute jusque dans les mots et ampute le langage de la possibilité de parler de la tragédie: «En créole, le tremblement de terre n'est pas nommé. Les gens utilisent le langage comme un voile; ils parlent de "l'événement" ou, pire encore, émettent une affreuse onomatopée, goulougoulou, imitant le vrombissement guttural qui accompagna la secousse. Il n'y a pas de mot pour le dire. Il y a désormais une grande cassure entre le mot et le monde.»

Perdre la parole après un choc? Derrière ce constat qui caractérise l'état post-traumatique du peuple haïtien, la voix du poète, de l'essayiste et du psychiatre se superpose. Cette voix au croisement de la littérature et de la médecine, Joël Des Rosiers la replace dans un héritage littéraire: «Poète d'instinct, j'exerce la psychiatrie. Beaucoup de médecins écrivains, de Rabelais à Céline, d'Antonio Lobo Antunes à Jean-Christophe Rufin, n'ont eu de passion que la médecine. Ce n'est pas un paradoxe. Il existe de ce fait de nombreux points de rencontre entre poésie et psychiatrie, ne serait-ce que dans l'écart entre le monde et le mot que comble le délire.»

Rien

Pour Joël Des Rosiers, le choc subi par le peuple haïtien, incapable de nommer l'horreur qui l'a frappé, révèle la faillite du langage, de l'écriture et a fortiori de la poésie: «Surgissent de cette rupture des poètes qui cherchent à convaincre qu'ils l'avaient annoncée. Mais le poète n'est pas un prophète. C'est le pire rôle dont il pourrait s'enorgueillir.» Rapprochant ce traumatisme de celui qui a suivi la prise de conscience de la Shoah, Joël Des Rosiers considère que «la parole est trouée par le traumatisme. Désormais, règne le doute sur la capacité du langage à constater l'horreur. Après la descente du rêve dans le chaos, il n'y a rien à dire. Il n'y a que le rien.»

Un écho aux mots de Robert Antelme, rescapé des camps de Buchenwald et de Dachau, qui écrivait en 1947: «À peine commencions-nous à raconter que nous suffoquions. À nous-même, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable.»

Silence

Le verdict de Joël Des Rosiers devant cette impuissance du langage est donc clair: la poésie, la culture doivent s'imposer un devoir de silence. Il existe un côté presque indécent à la poésie du désastre, un voyeurisme impudique et naïf: «Le poète n'a pas à trouver sa matière dans le discours ambiant de danger, de grandeur et d'effroi. La fascination pour le désastre réside dans ses effets esthétiques, dans ses espérances d'une nation sublimement belle, dans l'exaltation d'un peuple ressuscité d'entre les décombres, d'une réforme politique qui combattrait la corruption.» Refusant le «parti pris compassionnel à l'égard du corps souffrant des peuples en détresse», il dénonce une parole «illusoire et aléatoire» devenue «élégie de la violence».

La question qui surgit ici rejoint les grands débats de la littérature devant l'horreur. C'est la question soulevée par Adorno devant la Shoah et plus récemment par la polémique autour du livre de Yannick Haenel, Jan Karski, sur le rapport entre l'écriture et l'Histoire. Les écrivains peuvent-ils tout se permettre? L'écriture, la fiction et la littérature peuvent-elles utiliser les matériaux de l'Histoire, fussent-ils ceux d'un récit d'horreur, pour le plier à leur imagination? Ou faut-il considérer, comme Paul Celan, que «personne ne témoigne pour le témoin»?

La réflexion de Joël Des Rosiers sur la violence du choc collectif atteint donc les devoirs et les droits des poètes: «Le temps, fût-il béni, est révolu où on pouvait faire poésie de tout. Même du désastre. Il y a désormais scission entre le monde et le langage. Conscient du scandale que pourrait causer l'évocation poétique du désastre, au poète il reste "l'honnêteté du silence" (Wittgenstein).»

Affolement

Cette faillite du langage n'est pas propre au séisme, mais est commune à tous les grands traumatismes de «la mélancolique histoire de ce pays», notamment l'esclavage et l'horreur de la dictature: «Depuis l'horreur duvaliériste — il y en eut d'autres tout au long de la mélancolique histoire de ce pays, le siècle des Lumières y fut enchaîné — le langage est devenu mensonge, impuissance, dérision. C'est du côté de l'imaginaire que l'oeuvre déploie ses miroirs et ses leurres. Mais quand le réel ouvre un trou béant dans l'imaginaire, les écritures s'affolent, deviennent énigmatiques.»

Tirant la même leçon de toutes les cicatrices qui marquent la mémoire des hommes, Joël Des Rosiers se tourne donc vers un silence lucide imposé par le «désastre de tout constat devant l'inhumain».

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«Poésie du désastre/Désastre de la poésie» sera prononcé le mercredi 12 mai à 9h45, dans le cadre de «La littérature francophone peut-elle humaniser la mondialisation?»

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Collaboratrice du Devoir