Le champ de bataille se déplace vers les pays émergents

Avec ses 350 millions de fumeurs, la Chine est de loin le plus grand marché du tabac dans le monde.
Photo: Agence France-Presse (photo) Liu Jin Avec ses 350 millions de fumeurs, la Chine est de loin le plus grand marché du tabac dans le monde.

Québec — Faisant face à des lois de plus en plus sévères dans les pays de l'OCDE, les multinationales du tabac commencent à rencontrer de la résistance dans les pays pauvres et émergents. À tel point que, de l'avis de nombreux observateurs, c'est là que se déroule la véritable guerre du tabac.

Avec ses 350 millions de fumeurs, la Chine est de loin le plus grand marché du tabac dans le monde. On estime que 60 % des hommes fument en Chine, contre une infime proportion de femmes, la tradition dans beaucoup de pays asiatiques voulant qu'il soit mal vu pour une femme de fumer.

Les autorités de santé publique ont beau déployer de gros efforts pour freiner la percée des cigarettes, ce n'est pas facile à faire quand la plus grosse compagnie de tabac au pays... est rattachée au gouvernement.

«On devrait au moins faire en sorte que ce ne soit pas le même ministre qui est responsable de la production de tabac et de la lutte contre le tabagisme», fait valoir Yang Gonhuan, une experte chinoise en santé publique, dans le numéro d'avril du Bulletin de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Dans le même article, Yang Gonhuan raconte qu'en Chine, les compagnies se sont même infiltrées dans le réseau de l'éducation... Ce fut le cas d'une école primaire du Sichuan dont la reconstruction a été financée par l'industrie du tabac. Baptisée «Sichuan Tobacco Hope», l'école primaire a vu ses murs affublés d'un slogan assez particulier: «Les talents sont cultivés par l'intelligence: le tabac vous aide à grandir et à vous accomplir.»

La Chine est par ailleurs l'un des derniers pays où la production de tabac n'est pas contrôlée par les quatre grandes multinationales qui dominent le marché: British American Tobacco (BAT, 16 % du marché), Philip Morris (16 %), Japan Tobacco International (JTI, 11 %) et l'anglaise Imperial Tobacco (6 % — ndlr: à ne pas confondre avec la compagnie canadienne du même nom qui a été rachetée en 2000 par BAT).

Avec la chute du mur de Berlin et la fin des monopoles d'État dans l'ancienne URSS au cours des années 1990, les géants du tabac ont pu faire des percées fort lucratives dans des pays qui avaient, entre autres caractéristiques, des lois peu restrictives en matière de santé.

La plupart de ces pays ont pourtant ratifié la convention-cadre de l'OMS de 2005 pour la lutte antitabac, mais son influence est relative. «Elles [les compagnies de tabac] peuvent faire du chantage aux pays les plus pauvres parce qu'ils n'ont pas la capacité de résister», observe Neil Collishaw, du lobby canadien Physicians for a Smoke-Free Canada.

«Même si la plupart de ces pays ont ratifié la convention-cadre de l'OMS, les multinationales font pression pour qu'ils ne mettent pas en place des politiques trop sévères, pour que les lois aient des échappatoires ou qu'il n'y ait pas de loi du tout», note Kelley Lee, la directrice du Centre de recherche en santé publique et environnementale de la London School of Hygiene & Tropical Medicine. «C'est à ce niveau-là que la bataille du tabac se fait actuellement.»

De l'éducation aux sports en passant par les arts, les compagnies investissent tous les secteurs au moyen de commandites, comme ce fut le cas pendant des décennies chez nous. «Vous savez, ce n'est pas seulement parce que ce sont des économies en croissance que la Chine, la Russie et Dubaï ont désormais des Grands Prix de Formule 1, signale la chercheuse Kelley Lee. C'est parce qu'ils imposent peu de limites aux commandites.»

Ce phénomène est problématique dans nombre de pays. Ainsi, encore cette semaine, des groupes antitabac dénonçaient la présence à Jakarta, en Indonésie, d'imposantes publicités de tabac au concert de la chanteuse pop américaine Kelly Clarkson.

«Si Kelly Clarkson va de l'avant et présente son concert, c'est qu'elle aura décidé de se faire la porte-parole de l'industrie du tabac en l'aidant à promouvoir ses produits chez les enfants», dénonçait un militant antitabac cité par l'Associated Press. Devant la pression, la chanteuse a finalement annoncé qu'elle annulait la commandite.

Et pourtant, si les multinationales du tabac font des affaires d'or dans ces pays, leur marge de profit demeure beaucoup plus importante dans des pays comme le Canada, où les cigarettes se vendent environ 50 % plus cher que la moyenne mondiale. «Malgré les taxes et les barrières commerciales, c'est encore beaucoup plus rentable dans les pays de l'OCDE, observe Neil Collishaw. Ça peut néanmoins changer avec le développement des économies de l'Amérique latine et de l'Asie et les hausses de prix à venir dans ces régions.»