Pour chaque barrière dressée, une voie de contournement

Photo: Agence Reuters Regis Duvignau

Québec — Malgré les nombreuses lois votées ces dernières années, les groupes antitabac sont loin de croire qu'ils ont gagné la bataille contre les Imperial Tobacco, Rothmans-Benson & Hedges et compagnie. Leur nouvelle lutte: convaincre les gouvernements d'imposer un moratoire sur les nouveaux produits.

«Les gens seraient surpris s'ils savaient jusqu'où les compagnies de tabac sont prêtes à aller pour vendre leurs produits», lance Flory Doucas, porte-parole de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac. Ce lobby dépose régulièrement des plaintes auprès du ministère québécois de la Santé pour dénoncer l'arrivée sur le marché de nouveaux produits du tabac et des tactiques qui, de son point de vue, visent à exploiter les failles de la loi.

Ces dernières années, on a notamment vu apparaître toutes sortes de nouvelles marques à bon marché visant à retenir les fumeurs découragés par les hausses de taxes et du coût de la vie en général.

Actuellement, la Coalition en a surtout contre certaines stratégies ciblant les femmes. L'automne dernier, elle déposait une plainte à propos de «Vogue», une marque lancée quelques mois plus tôt par Imperial Tobacco pour remplacer l'ancienne marque «Matinée». En plus d'évoquer le nom d'une revue de mode bien connue, la nouvelle marque possède un emballage qui associe le tabac «à la féminité, à la beauté et à la minceur», dénonçait la Coalition.

Un moratoire sur les nouveaux produits, plaidait-on, empêcherait «que le problème du marketing du tabac ne s'aggrave avec de nouvelles marques séduisantes».

Cette semaine, une association de médecins ontariens a joint sa voix à celle de la Coalition pour réclamer un moratoire en Ontario. «Il y a 2,3 millions de fumeurs en Ontario contre 2,1 millions au milieu des années 1960, dénonçait l'Association médicale de l'Ontario. Si nous voulons être sérieux dans nos démarches pour encourager les gens à arrêter de fumer, il est impératif que des actions immédiates soient prises pour contrer la disponibilité et l'accessibilité du tabac.»

Il se passe décidément beaucoup de choses dans le dossier du tabac par les temps qui courent. Ainsi, c'est finalement le 6 avril dernier qu'entrait en vigueur la nouvelle loi fédérale C-32 qui interdit la vente de cigarillos dans des emballages de moins de 20 unités. Puis, à compter du 5 juillet, on ne pourra pas vendre non plus de cigarillos aromatisés. D'après Flory Doucas, cette mesure ne touchera qu'une minorité de fumeurs puisque 94 % des marques sont déjà conformes à la loi.

Sur le front judiciaire, on annonçait récemment que les compagnies JTI-Macdonald et R. J. Reynolds avaient accepté de payer une amende de 550 millions de dollars aux gouvernements d'Ottawa et des provinces pour leur participation à la contrebande au début des années 1990.

On est par ailleurs toujours en attente du dépôt de la preuve du gouvernement du Québec dans son recours contre les compagnies pour faire rembourser les frais de santé liés à la cigarette.

Enfin, la Loi québécoise sur le tabac fête cette année ses cinq ans, un anniversaire que les lobbies antitabac estiment tout désigné pour donner encore plus de dents à cette loi.

Quand nous l'avons joint, le porte-parole de la Société canadienne contre le cancer, Marc Drolet, revenait justement d'une rencontre avec un représentant du cabinet du ministre de la Santé Yves Bolduc. «Il y a une conjoncture particulière. Le ministre doit faire un compte rendu de ce qui a été réalisé avec la Loi sur le tabac et, pour nous, c'est une occasion. Il faut imposer un gel total et absolu du marché du tabac. Comme si on prenait une photo du marché et qu'après, ça ne bougeait plus.»

Outre le moratoire, ces groupes réclament l'imposition d'une norme sur l'emballage pour empêcher les compagnies de leurrer les consommateurs en projetant des images de minceur, de beauté ou encore de nourriture.

Au cabinet du ministère de la Santé, on fait bien attention de ne pas se mouiller pour l'instant. Oui, la loi fait actuellement l'objet d'un bilan, nous dit-on. Quant à savoir s'il y aura modification, on le saura à l'automne, signale la porte-parole Karine Rivard.

Les compagnies de tabac ayant été appelées à commenter les demandes de moratoire, le porte-parole du plus gros vendeur au pays, Imperial Tobacco (Du Maurier, Player's, etc.), rétorque qu'on devrait plutôt s'occuper de la contrebande. «Si le nombre de jeunes fumeurs augmente au Canada, c'est certain que c'est attribuable à la contrebande, plaide Éric Gagnon. Nos produits sont cachés de la vue des jeunes, ça prend une pièce d'identité pour les acheter, ils sont très chers et on n'a pas le droit de faire des communications sur les produits.»

Entre 1996 et 2008, le pourcentage de fumeurs au Québec est passé de 34 % à 19 %. Or, malgré toutes ces entraves à leur commerce, les multinationales du tabac continuent de faire de très bonnes affaires chez nous, assure le spécialiste en marketing François Desrosiers, des HEC.

«Une compagnie comme Imperial Tobacco est encore très profitable avec les centaines de millions en profits nets qui sont réalisés chaque année. Le Canada demeure un marché très intéressant. [Les compagnies de tabac] ne resteraient pas s'il n'y avait pas d'argent à faire.» Prié de répondre à la même question, le porte-parole d'Imperial Tobacco reconnaît que ça ne va pas si mal. «Le nombre de fumeurs a considérablement diminué, mais oui, on peut dire que l'industrie va bien.»