L'apport de la communauté juive au développement du Québec

Thierry Haroun Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

De la Conquête anglaise à nos jours, l'apport de la communauté juive au développement du Québec est considérable, et ce, dans pratiquement toutes les sphères de la société, telles la culture, l'économie, les travaux publics et autres luttes ouvrières. Discussion avec Denis Vaugeois, l'éminent historien.

L'arrivée en Nouvelle-France des premiers Juifs remonte à la Conquête des Anglais. En fait, raconte Denis Vaugeois, également président des Éditions du Septentrion, l'un des premiers a été un certain Samuel Jacobs à l'été 1759, «qui arrive avec les troupes de Wolfe». Et puis vinrent aussi des Hays, Mohr, Erin, Franks (un certain John Franks sera nommé inspecteur des cheminées à Québec dès 1768), Joseph et David notamment. «Ils arrivent dans les fourgons britanniques avec les troupes d'invasion.» Ces Juifs, originaires de l'Europe (Espagne, Hollande, entre autres), étaient installés depuis près d'un siècle en Nouvelle-Hollande et en Albanie, aujourd'hui l'État de New York et le Rhode Island, notamment.

Sujets britanniques, mais...

Une communauté qui va vite s'organiser un peu partout sur le territoire de la Nouvelle-France. «Ce qui est d'ailleurs mystérieux, c'est qu'on va en retrouver à Montréal, à Québec, mais aussi à Trois-Rivières, à Saint-Denis-sur-Richelieu, à Yamaska et à Berthier. Ils font du commerce et créent des réseaux d'affaires. Par exemple, Jacobs va faire le commerce du grain sur la route du Richelieu et du lac Champlain vers New York.»

Fait notable, ajoute M. Vaugeois, ces Juifs se considèrent comme des sujets britanniques, tout «en vivant avec la communauté catholique francophone». Sont-ils bien acceptés? «Il y a des gens qui voudraient bien trouver quelques craintes entre ces communautés, mais il n'y en a pas. Les Canadiens français ne savent pas ce que sont les Juifs, il n'y avait d'ailleurs pas d'antisémitisme. Pour les Canadiens français, un Juif, c'est un peu comme un Britannique qui vit avec la communauté locale, qui fait des affaires dans l'importation et l'exportation. Vous savez, je n'ai trouvé aucune trace d'antisémitisme au cours des cent premières années de présence.»

À nous la terre

L'historien fait aussi remarquer que les premiers Juifs arrivés ici constatent «qu'ils peuvent posséder la terre! Pour eux, c'est fabuleux puisque, dans la plupart des pays d'où ils provenaient, cela leur était interdit. Ils vont aussi devenir des seigneurs et vont — comme de bons seigneurs — jusqu'à soutenir la fabrique, l'Église catholique et ses bonnes oeuvres. Aussi, les deuxième et troisième générations de Juifs vont se marier avec des francophones.»

Maintenant, si à l'époque l'Église catholique était tolérée sous l'emprise des Britanniques, les autres confessions religieuses ne pouvaient pas «exister ouvertement ni se constituer en corporation. Ce qui n'empêchait pas les Juifs de se réunir dans une synagogue. Or, et grâce au Parti des Patriotes, des lois seront votées entre 1829 et 1832, qui permettront notamment aux Juifs de se constituer en corporation et de consacrer l'égalité des Juifs. D'après ce qu'on sait, c'est ici que le premier Parlement donnera l'égalité aux Juifs dans tout l'Empire britannique.»

Émancipation

Une émancipation au titre des lois qui n'est pas sans permettre à cette communauté de prendre toute la place qui lui revient dans une société pratiquement naissante, et ce, dans ses différentes sphères d'activité. En 1850, cette communauté était constituée de quelque 500 personnes. «Les Juifs sont importants dans le secteur des services publics. Il y a eu, par exemple, Moses-Judah Hays, qui sera un des principaux promoteurs d'un système d'égouts et d'aqueducs à Montréal au début du XIXe siècle. Il sera un des premiers juges de paix d'origine juive. Cinquante ans plus tard arrive à Québec Sigmund Mohr, le champion des champions. Il est agent de télégraphe, se fait le promoteur des premiers réseaux de téléphone et devient le pionnier de l'électricité», raconte Denis Vaugeois.

Reconnaissance

«On va aussi les retrouver, poursuit-il, au sein du mouvement ouvrier et syndical. Ils ont été des militants importants dans les usines de fabrication de vêtements, alors que leurs patrons étaient également des Juifs! On va aussi les retrouver dans le secteur juridique.»

Au fil de notre conversation téléphonique, sautant d'une époque à l'autre, d'autres personnages importants issus de la communauté juive ressortent, tels Leonard Cohen, le Dr Henry Morgentaler, le juge Alan B. Gold, le Dr Victor Goldbloom et le controversé Mordecai Richler. Est-ce que cette communauté a été reconnue à sa juste valeur par le gouvernement du Québec? «Oui. Les derniers premiers ministres l'ont fait, je pense notamment à René Lévesque et Lucien Bouchard. L'apport de la communauté juive au développement du Québec est très important», conclut M. Vaugeois.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Democrite101 - Inscrit 25 avril 2010 09 h 43

    L'agresseur est la religion, et sa victime désignée la société civile

    Ne renversons pas les rôles d'agresseurs et de victimes. Ce n'est pas les laïcistes qui attaquent les croyants, ni même les croyants qui attaquent les agnostiques, athées ou laïcistes. Curieusement, les personnes ne sont guère en cause, ce sont les organisations étatiques ou privées (Églises, sectes et autres organisations religieuses sectaires) qui veulent phagocyter l'espace public en petits espaces religieux.

    Ne pouvant instaurer un État théocratique, ils se limitent à vouloir infuser dans la société civile leur credo mythomane, leurs prescriptions morales d'un autre âge et diverses bizarreries rituelles à tout l'espace public ou à l'une de ses parties (territoires ou institutions).


    On souhaiterait que les Juifs, qui ont tant souffert et qui sont menacés à terme par le communautarisme religion même au Canada, appuyent le laïcisme le plus rigoureux pour que ne se répète jamais les exactions ignobles dont fut victime le peuple juif ces derniers 2000 ans justement parce que la philosophie des Lumières n'existait pas ou était combattu par toutes les armes sadiques de la répression des États de droit divin.

    Moi qui suis pro-Juif mais non sioniste, pro-Palestinien mais ni pro-musulman et archi contre-islamiste, j'en appelle à la philosophie des Lumières, la seule qui donna aux Juifs la vraie paix, leur remarquable prospérité et sécurité qu'ils ont à New York et à Montréal.

    Elle est solide la Philosophie des lumières, laïciste, citoyenne, créée par Thomas Jefferson et des dizaines d'autres penseurs-hommes d'action. C'est cette voie qui nous sauve tous. Le salut pour notre amitié politique (Cicéron) aujourd'hui appelée amitié citoyenne est à ce prix.

    Alors souhaitons que les Juifs, si confortés dans leur sécurité présente en Occident aujourd'hui, s'unissent aux laïcistes les plus rigoureux pour que des hommes comme Einstein, Freud. Woody Allen et des milliers d'autres inondent le monde entier de leur génie bienfaisant. Ce n'est pas de la religion que cela, c'est de la philosophie rationaliste et raisonnable, confirmée en ses succès humanistes par l'Histoire.

    Longue vie à nos amis juifs.

    Jacques Légaré, athée pur et dur., ph.d. en philosophie politique
    Professeur (retraité) d'Histoire, d'Économique et de Philosophie.

  • Débrouillard - Inscrite 10 mai 2010 14 h 57

    Apport de la communauté juive au développement ...

    Monsieur Légaré,

    merci de l'efficacité de votre propos.
    Bravo !

    Hélène Pellerin, aussi, athée pure et dure.