La grande majorité des Juifs sont laïques

Réginald Harvey Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La communauté juive est composée d'environ 93 000 personnes et sa situation démographique est plutôt stable. Il est question ici d'un groupe qui a pris racine au Québec il y a plus de deux siècles et demi; celui-ci veille à préserver ses valeurs ancestrales en même temps qu'il fait face aux changements et qu'il partage la richesse de la vie démocratique québécoise.

Au-delà même des préjugés qui sont véhiculés à son endroit dans bien des milieux, il existe une méconnaissance de la communauté juive québécoise, bien qu'elle se soit établie ici au milieu du XVIIIe siècle. Cette ignorance s'explique en bonne partie par la pluralité et la diversité de ce groupe, comme le constate le directeur général de la Fédération CJA (Combined Jewish Appeal ou Appel juif unifié), Andres Spokony: «Voilà ce que les gens comprennent le moins bien en général: cette communauté est énormément diversifiée.»

Il y a près de 100 000 Juifs au Québec: «Ils vivent dans une proportion de 98 % dans la grande ville de Montréal et dans ses banlieues proches. On retrouve aussi des petites communautés à Québec et à Sherbrooke. Parmi les Juifs vivant au Québec, 62 % sont parfaitement bilingues. Vous avez virtuellement la quasi-totalité de la communauté qui parle très bien le français.»

Ceux-ci font partie de deux principaux regroupements par rapport à leur origine ethnique: «Il y a celui des Juifs sépharades, en provenance de l'Espagne, de l'Afrique du Nord, du Moyen-Orient, de la Turquie, etc., de même que celui des Juifs ashkénazes, qui vient de l'Europe de l'Est. On dénombre 23 % de sépharades contre 77 % d'ashkénazes.» À ce propos, M. Spokony fournit cet éclairage: «Il faut bien souligner que ce clivage-là est en train d'être dépassé. Dès la première génération, les Juifs qui venaient de l'Afrique du Nord, par exemple du Maroc, vivaient de façon séparée des autres; ils avaient leurs propres synagogues et groupes sociaux. Maintenant, on retrouve dans la communauté une très grande partie de familles mixtes; il y a un véritable mouvement d'intégration qui se produit d'une génération à l'autre.»

École et positionnement socioéconomique

Sur le plan de la scolarisation, le directeur général jette cet éclairage: «Leur taux de scolarité est plutôt élevé. Contrairement à ce qu'on croit, la plupart d'entre eux vont dans des écoles qui n'appartiennent pas à la communauté. De 40 à 50 % des enfants juifs vont dans des écoles qui ne sont pas orthodoxes ou religieuses; il n'y a pas forcément une instruction religieuse, mais on transmet une certaine tradition patrimoniale et on fait preuve d'une certaine approche culturelle.»

Sans fournir de données précises à ce sujet, il reconnaît que plusieurs personnes possèdent une formation universitaire; il relève un point important: «Environ 18,5 % des Juifs québécois vivent en-dessous du seuil de la pauvreté, ce qui correspond à peu près à la situation pour l'ensemble de la population de la province et montre que leur répartition socioéconomique est en fait plus ou moins calquée sur celle de la population québécoise

en général.»

En posant un regard sur le marché de l'emploi ou du travail, il apparaît très difficile de cerner les secteurs où les Juifs se retrouvent en plus grand nombre; la diversité apparaît là encore comme la norme de référence: «Plusieurs pratiquent des professions libérales. Il y a aussi des entrepreneurs et des hommes d'affaires, mais ils ne forment pas la majorité. En fait, les Juifs sont très éparpillés et on en trouve un peu partout. Ça change énormément et c'est une tendance qui s'accentue de plus en plus; aujourd'hui on en voit dans le monde de la culture et des médias. En fait, les jeunes ne sont pas conditionnés par ce que leurs parents ont fait avant eux.»

Le bagage culturel

Sur la scène historique, M. Spokony remonte le temps: «Il faut d'abord dire que les Juifs sont présents au Québec depuis 1750, ce qui nous reporte presque trois cents ans en arrière. Je m'étonne parfois de voir, au sein des débats qui se font sur la place publique, qu'on parle des Juifs immigrants comme un des groupes de nouveaux arrivants. La première synagogue, la Spanish and Portuguese Synagogue, s'est établie à Montréal en 1768 et fut l'une des premières à voir le jour sur ce continent; ses portes demeurent encore ouvertes.»

«Sur le plan des valeurs, le Juif partage celles de ses concitoyens québécois et il fait preuve d'un attachement profond à la démocratie, à la diversité, au respect d'autrui, à la liberté, à l'égalité des droits pour tous, dont ceux des femmes; cette égalité hommes-femmes occupe une place très importante dans la communauté», laisse-t-il savoir. Il enchaîne: «Il existe une tradition très ancienne dans le judaïsme qui repose sur un respect et une fraternité profonde envers la société en général. On doit faire preuve d'une assistance mutuelle, notamment envers les démunis; notre fédération fonde son action sur cette idée de l'aide aux gens qui sont dans le besoin.»

Selon lui, le respect de la tradition juive, qui se pose comme une valeur, n'est pas fixé de façon immuable: «Il y a des changements qui surviennent tout le temps et il ne s'agit pas d'une identité qui est figée dans le passé, même si elle est très forte. Je crois que le fait d'avoir une telle identité forte ne va pas contre l'idée d'une identité québécoise forte; les deux sont complémentaires. En ce sens, les Juifs québécois se sentent profondément juifs et en même temps profondément québécois.»

Les Juifs et la religion

Sur le terrain de la pratique religieuse, la communauté se montre encore une fois plutôt éclatée. Comme il n'y a pas d'autorité centrale dans le judaïsme, il existe à Montréal plusieurs communautés qui diffèrent dans l'expression de leur foi, comme le rapporte Andres Spokony: «Il y a des ultraorthodoxes (par exemple, les hassidiques, représentant une faible minorité des ashkénazes), des orthodoxes modernes, des traditionalistes et des réformistes; on constate l'existence de plusieurs mouvements idéologiques.»

Une ligne de force se dégage tout de même: «La grande majorité des Juifs sont laïques. Ils affichent des degrés différents de pratique religieuse, mais ils sont laïques. Dans leur vie quotidienne, ce sont des gens qui ne suivent pas les préceptes de la loi religieuse, ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas un attachement à la tradition.» Il ajoute à ce sujet: «Il est très intéressant qu'il y ait une diversité idéologique qui est très forte dans la communauté, ce qui en fait sa richesse. Il y a beaucoup de débats et de discussions au sein de celle-ci; on rigole toujours en disant que, s'il y a deux Juifs, il y aura trois points de vue.»

Encore plus de diversité

Comme le faisait observer précédemment M. Spokony, les jeunes Juifs empruntent fréquemment d'autres voies professionnelles que celles de ceux qui les ont précédés. Il en découle le défi de respecter cette diversité, qui vient s'ajouter aux autres, tout en conservant les valeurs traditionnelles: «On ne veut pas être une communauté fermée; on veut continuer d'être ouvert au monde comme on l'a toujours été.»

Une ligne de conduite s'impose: «Cette réalité nous force à être plus à l'écoute des gens, à adopter des stratégies différentes pour attirer ceux-ci et pour faire en sorte qu'ils gardent une conscience communautaire. Pour moi, c'est un défi fantastique!»

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Democrite101 - Inscrit 25 avril 2010 09 h 49

    Les Juifs laïcistes sont de grands alliés des Lumières progressistes

    Nous devons souhaiter que les Juifs qui ont tant souffert, appuyent publiquement le laïcisme le plus rigoureux pour que ne se répète jamais les exactions ignobles dont fut victime le peuple juif ces derniers 2000 ans justement parce que la philosophie des Lumières n'existait pas ou était combattu par toutes les armes sadiques de la répression des États de droit divin.

    Moi qui suis pro-Juif mais non sioniste, pro-Palestinien mais nonmusulman et archi contre-islamiste, j'en appelle à la philosophie des Lumières, la seule qui donna aux Juifs la vraie paix, leur remarquable prospérité et sécurité qu'ils ont à New York et à Montréal.

    Elle est solide la Philosophie des lumières, laïciste, citoyenne, créée par Thomas Jefferson et des dizaines d'autres penseurs-hommes d'action. C'est cette voie qui nous sauve tous. Le salut pour notre amitié politique (Cicéron) aujourd'hui appelée amitié citoyenne est à ce prix.

    Souhaitons donc fortement que les Juifs, si confortés dans leur sécurité présente en Occident aujourd'hui, et qui seront gravement menacés si le communautarisme religieux s'installe au Canada, de s'unir aux laïcistes les plus rigoureux pour que des hommes comme Einstein, Freud. Woody Allen et des milliers d'autres inondent le monde entier de leur génie bienfaisant.

    Ce n'est pas de la religion que cela, c'est de la philosophie rationaliste et raisonnable, confirmée en ses succès humanistes par l'Histoire.

    Longue vie à nos amis juifs.

    Jacques Légaré, athée pur et dur., ph.d. en philosophie politique
    Professeur (retraité) d'Histoire, d'Économique et de Philosophie.

  • Sylvain Auclair - Abonné 25 avril 2010 10 h 01

    Quelques statistiques étranges

    «Parmi les Juifs vivant au Québec, 62 % sont parfaitement bilingues. Vous avez virtuellement la quasi-totalité de la communauté qui parle très bien le français.»
    Doit-on comprendre que les 38% non parfaitement bilingues parlent mieux le français que l'anglais? Bizarre...
    «la plupart d'entre eux vont dans des écoles qui n'appartiennent pas à la communauté. De 40 à 50 % des enfants juifs vont dans des écoles qui ne sont pas orthodoxes ou religieuses»
    Donc, 40 à 50%, c'est une majorité, maintenant?