Ils forment l'autre communauté

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Gad Elmaleh était une des grandes vedettes du festival Séfarad l’an dernier.
Photo: François Lo Presti Gad Elmaleh était une des grandes vedettes du festival Séfarad l’an dernier.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

«Notre différence avec les ashkénazes? C'est la même que celle qui peut y avoir entre un Anglo-Saxon et un Latin, estime David Bensoussan, président de la Communauté sépharade unifiée du Québec. C'est une histoire de milieu culturel. Nos ancêtres ont, pour la plupart, vécu dans un contexte musulman, alors que l'autre branche du judaïsme vient principalement de l'Europe centrale et de l'Est. Les définitions ne sont pas nettes, mais néanmoins elles représentent quel-que chose en matière d'identité, il y a des différences cultuelles, mais très mineures. Fondamentalement, c'est la même Bible hébraïque, le même Talmud, exactement la même éthique biblique.»

Pas de rivalité, donc, avec le Congrès juif québécois, dont M. Bensoussan a d'ailleurs été le vice-président pendant plusieurs années. Les sépharades se rangent derrière lui sur les grands dossiers, essentiellement lorsqu'il s'agit de la défense des droits de la personne.

De l'Europe et du Brésil

Les sépharades arrivent à Montréal depuis l'Europe et le Brésil durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle et fondent en 1768 la Spanish & Portuguese Synagogue. Mais c'est surtout à partir des années 50 que l'afflux devient plus important: «Les Juifs irakiens, qui sont partis dans des conditions tragiques, rappelle David Bensoussan, les Juifs égyptiens, qui ont eu 24 heures pour quitter les lieux. Et puis, ensuite, sont arrivés les Juifs de l'Afrique du Nord, qui constituent aujourd'hui la majorité. Ils sont généralement venus ici parce que c'était l'Amérique en français. Sauf qu'au début le contexte était très différent, toute la vie économique se passait en anglais, et les écoles francophones étaient fermées aux non-catholiques. Paradoxalement, il a fallu qu'ils s'anglicisent... alors qu'on était justement allé chercher certains d'entre eux, au Maroc notamment, pour devenir professeurs de français, parce qu'on leur reconnaissait un enseignement de qualité!»

Aujourd'hui, les juifs sépharades sont en grande majorité bilingues, trilingues même, si on ajoute l'hébreu. Une réalité qui leur a permis de s'intégrer assez facilement à la société québécoise. Certains ont percé dans les arts, la peinture, la musique, l'orfèvrerie, d'autres ont réussi avec succès dans les affaires. Même si David Bensoussan souligne que 20 % de la communauté vit encore sous le seuil de la pauvreté. D'où l'intérêt de se réunir en association.

«Au départ, il fallait servir la population, surtout celle d'un certain âge, qui arrivait d'un pays, avec ses habitudes, des déracinés qui voulaient recommencer leur vie, qui avaient besoin simplement d'informations, comment remplir sa feuille d'impôt, des choses comme ça. Avec le temps, on voit que les besoins évoluent, que les jeunes accrochent notamment. Nous sommes en transition. La génération immigrante s'en va et une nouvelle se dessine. C'est une population très mobile, contrairement à ses parents, beaucoup de professions libérales. Elle s'inscrit dans le giron de la high-tech des États-Unis, certains sont partis en Israël pour fonder un village dans le désert. En même temps, nous essayons de renouer avec nos pays d'origine, le Maroc par exemple, nous faisons des voyages de "retour aux sources", des voyages identitaires, et nous sommes toujours surpris de voir que, malgré la mondialisation, malgré le phénomène d'osmose planétaire, les jeunes participent à nos différentes activités. Notre spécificité est conservée. Il me semble qu'il y aura une continuité dans la transmission de nos valeurs

hébraïques.»

Des fêtes

Des activités qui ne manquent pas tout au long de l'année. Il y a les fêtes traditionnelles, bien sûr. Mais aussi la chorale kinor, cinquante choristes de tout âge qui pratiquent le chant chaque mercredi et se produisent régulièrement à Montréal et ailleurs. Des concerts de musique liturgique, des conférences, des débats. Surtout, deux grands événements viennent ponctuer l'année: en juin, le festival du film israélien et, en novembre, le festival Séfarad.

«Le premier met en lumière les auteurs, producteurs, acteurs juifs, dont beaucoup de sépharades de grand talent avec lesquels les gens s'identifient souvent, explique David Bensoussan. Quant au festival Séfarad, il dure une quinzaine de jours et nous y invitons tous les artistes sépharades du monde entier dans les domaines de la musique, de la peinture, de l'orfèvrerie, de la littérature, etc. Nous avons commencé petit, mais il s'agit aujourd'hui d'un des festivals majeurs de Montréal, appuyé par la Ville. Toute la population québécoise y est conviée. C'est l'occasion de nous retrouver ensemble, mais aussi de nous ouvrir aux autres par le biais de la culture.»

L'an dernier, Gad Elmaleh, Enrico Macias, Ishtar Alabina ou encore Félix Gray en ont été les grandes vedettes. «Nous essayons également de conserver de très bons rapports avec les musulmans, souligne le président de la communauté. En organisant des concerts de musique judéo-marocaine. Beaucoup de personnes originaires de l'Afrique du Nord en sont friandes. Il y a une communion d'esprit par la musique... Si on n'y arrive pas autrement, au moins la musique adoucit les moeurs!»

Le mot de la fin pour ce Juif sépharade, fier de ses racines, mais revendiquant sa citoyenneté canadienne et québécoise. «C'est la première des choses. Nous sommes citoyens du pays au même titre que tout le monde. Mais des citoyens avec un bagage, comme un Grec aurait quelque chose, un Italien aurait un autre bagage... Seulement, le nôtre est peut-être un peu plus lourd à porter.»

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Collaboratrice du Devoir