Témoignage - L'homme venu de Bagdad

Naïm Kattan Collaboration spéciale
Naïm Kattan chez lui, devant une photo du temps où il se promenait en vespa à Paris.
Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir Naïm Kattan chez lui, devant une photo du temps où il se promenait en vespa à Paris.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

J'avais du mal à trouver du travail à mon arrivée à Montréal en 1954. Mon ami d'études à la Sorbonne, Pierre de Grandpré, m'a recommandé de frapper à la porte du Devoir, dont il était le correspondant parisien. Gérard Filion m'a aimablement reçu.

Le Devoir affrontait en 1954 des difficultés financières et il ne pouvait être question d'embauche. J'ai frappé à d'autres portes, dont celle du Congrès juif canadien. Son directeur, Saul Hayes, était intéressé, voulait bien m'aider mais n'avait rien à m'offrir. J'ai insisté: «Vous représentez la communauté juive dans une ville à majorité francophone et vous ne publiez rien en français.»

Le roman Aaron, d'Yves Thériault, dont l'action se déroule dans le milieu juif, venait de paraître. J'avais proposé un article au Congrès juif. Je devais le rédiger en anglais pour son Bulletin. Gilles Marcotte, critique au Devoir, terminait son article sur ce roman par ces mots: «On voudrait bien savoir ce que penserait un Juif de ce livre.» Je lui ai envoyé mon article. Quelle fut ma surprise de le voir traduit et publié la semaine suivante dans ce journal! M'appuyant sur cet intérêt, j'ai proposé à Saul Hayes de publier un bulletin du Cercle juif qui existait depuis quelques mois sous l'égide du Congrès juif. D'accord, dit-il. Un premier emploi.

Une longue amitié

Dès sa parution, le Bulletin du Cercle juif suscita un grand intérêt. Entre autres, un article élogieux d'André Laurendeau dans Le Devoir. Rédacteur en chef du quotidien, il animait une émission hebdomadaire à la télévision: Pays et merveilles, où un invité, déployant des photos, décrivait une ville. Il me proposa d'évoquer ma ville natale, Bagdad. Ce fut l'amorce d'une longue amitié. La communauté juive de Bagdad, sans détenir un pouvoir politique, a réussi à conserver sa culture, ses traditions et sa religion pendant vingt-cinq siècles. Cela le fascinait. Ce fut ultérieurement mon interrogation dans plusieurs de mes essais, romans et nouvelles. Je n'ai pas encore trouvé la réponse.

Nous avions pris l'habitude, André Laurendeau et moi, de nous revoir à déjeuner, et, lors de l'un de ces repas, je lui ai posé la question: «Comment se fait-il que Le Devoir ne consacre aucun article aux littératures américaine et canadienne-anglaise?» «Cela vous intéresse? Vous êtes notre chroniqueur.» Je le suis encore, sans me limiter à ces littératures.

Dans le Bulletin du Cercle juif, je tentais de rendre compte des manifestations culturelles juives et canadiennes-françaises. C'était la seule publication non catholique de langue française au Canada. Une fois par mois, le Cercle invitait des personnalités catholiques ou juives à faire des conférences devant un public mélangé où les échanges se multipliaient: René Lévesque, Gérard Pelletier, Robert Élie, Alice Parizeau, le père Bernard Mailhot, le père Arès, ainsi qu'Elie Wiesel, André Chouraqui, Claude Vigée, Serge Doubrovski. Une longue liste.

Du Bulletin aux Cahiers

Dans le Bulletin, je publiais des articles sur les romans, les essais, les poèmes des écrivains canadiens-français et juifs, ainsi que des comptes rendus des pièces de théâtre jouées à Montréal. Des écrivains réagissaient. Une abondante correspondance. J'ai tenté d'amplifier la présence du Bulletin en publiant, sous forme de livres, Les Cahiers du Cercle juif. Deux titres sont parus aux Éditions du Jour.

Engagé par le Conseil des arts du Canada, j'ai quitté le Congrès juif. Le Bulletin avait rempli son emploi. À sa première parution, les Juifs francophones étaient peu nombreux. À partir des années 1960, les Juifs marocains, de langue française, ont modifié les structures de la communauté. Sépharades, ils ont fondé une association, une école (Maïmonide), des synagogues. La Voix sépharade est un magazine qui a sa place. J'en suis l'un des collaborateurs. La Quinzaine sépharade illustre la francophonie d'une partie importante des Juifs de Montréal.

Je suis heureux d'avoir vécu des moments historiques et tout aussi heureux de constater la marche du temps.

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Naïm Kattan est écrivain et poursuit depuis 50 ans une collaboration avec le cahier Livres du Devoir