L'homme de la CSN - Ils l'ont fréquenté

Michel Chartrand déride l’assemblée au 21e congrès de la Conseil central de Montréal de la CSN, en 1979.
Photo: Pierre Gauvin-Évrard Michel Chartrand déride l’assemblée au 21e congrès de la Conseil central de Montréal de la CSN, en 1979.

Michel Chartrand a milité au sein de la Confédération des syndicats nationaux, où il a assumé, entre autres, la présidence du Conseil central de Montréal pendant dix ans. Témoignages de quatre de ses compagnons de lutte au sein de la CSN.

C'est en tant que jeune militant que Roger Valois, actuel deuxième vice-président de la CSN, a connu Michel Chartrand. «Il n'avait pas peur de s'exprimer, lui, c'était une grande gueule. Ceux qui commençaient, comme moi, ont eu le temps de l'apprivoiser. Mais il était généreux envers les jeunes et il prenait le temps d'expliquer. Au fond, j'ai reçu de lui une formation privée au syndicalisme.»

Tribun fougueux, cette fougue ne se limitait pas à l'estrade. «Il avait une forte présence devant les employeurs. Je me souviens d'avoir visité une usine avec lui, où on a rencontré un travailleur qui peignait dans une pièce fermée les logos de l'entreprise sur les camions. Quand Michel s'en est rendu compte, il a pris une chaise et l'a lancée au travers de la fenêtre en disant au patron: "Arrange-toi pour que ça soit aéré la prochaine fois".»

Mais cette fougue n'était jamais gratuite. «Il avait le verbe fort et pouvait être violent dans ses propos, mais, à la base, il y avait toujours une analyse serrée. C'était aussi un mobilisateur-né qui nous a fait prendre conscience de la force des travailleurs. Il nous a donné le goût de la mobilisation et aussi le devoir de se mobiliser. N'a-t-il pas dit à propos des patrons: "Ils sont grands parce que nous sommes à genoux"?»

À la caisse

Louise Doyon a connu Michel Chartrand au moment où il était président de la Caisse populaire des syndicats nationaux de la CSN et où elle siégeait au conseil d'administration. «Il était parfois bougon, il disait ce qu'il pensait, mais il était vite sur ses patins. Son personnage était plus grand que nature, mais, en privé, c'était un homme gentil, et ma relation avec lui a toujours été amicale et facile.»

C'était aussi quelqu'un qui bataillait ferme pour ses idées. «Il a défendu l'autonomie de la caisse afin qu'elle puisse atteindre ses objectifs et ses valeurs, qui s'inscrivaient dans l'économie sociale et populaire. Oui, la caisse prenait des risques que d'autres établissements financiers n'auraient pas pris, mais c'était là la vision que Michel voulait imprimer à la caisse. Mais il a toujours été un administrateur consciencieux qui avait à coeur la réussite financière de la caisse.»

Selon Louise Doyon, Michel Chartrand «est une des figures marquantes du Québec. Il a été un bâtisseur et un ouvreur de chemin. Ce qui m'impressionne, ce sont la durée et la constance de son discours et de ses convictions. Il s'était donné une ligne de vie et n'en a jamais dévié.»

À Fondaction

Léopold Beaulieu est aujourd'hui président-directeur général de Fondaction, de la CSN. Que pensait Michel Chartrand de cette incursion du syndicalisme dans le monde des entrepreneurs? «Michel connaissait bien Fondaction, avec lequel il était en parfait accord. Cela rejoignait sa conviction que les travailleurs doivent se donner des outils, et pas seulement des syndicats. Michel s'est beaucoup engagé dans le mouvement coopératif. Il comprenait donc l'importance de canaliser l'épargne des travailleurs vers des entreprises québécoises afin de protéger et de créer des emplois.»

Il reconnaît d'emblée l'immense orateur qu'était Michel Chartrand. «C'était un maître de l'art oratoire. Michel possédait une étonnante force de conviction et de démonstration. Comme collègue, il pouvait parfois être difficile à vivre, mais il inspirait. Et, en privé, c'était un homme très attentionné avec les personnes de son entourage. Et c'était un homme fidèle en amitié.»

Il le considère comme «un monument québécois. C'est un acteur important du Québec et de sa modernisation. Il avait une vision d'une société et d'une démocratie québécoises vivantes. Il a toujours dénoncé les injustices. Il a apporté une volonté de changement au sein de la population québécoise et voulait que le Québec prenne sa place dans le concert des nations.»

Pour un jeune militant

Ancien président de la CSN, Norbert Rodrigue était un jeune militant lui aussi lorsqu'il a rencontré Michel Chartrand. «Quand tu le vois une fois, tu ne le perds pas de vue. Michel ne passait pas inaperçu.» Il a aussi eu l'occasion à plusieurs reprises de partager une tribune avec lui. «Prendre la parole à ses côtés, ce n'était pas toujours facile. Il avait son langage à lui assez particulier. Michel était interpellé par le public, et celui-ci n'avait pas besoin d'être nombreux. Il m'a fait comprendre l'importance de passer le message.»

C'était aussi un libre-penseur. «Il pouvait apostropher quelqu'un, il l'a déjà fait avec moi, mais il pouvait aussi protéger et soutenir. La solidarité chez lui n'excluait pas la critique.» Fort en gueule, certes, mais aussi fort en thème. «C'était un homme rempli de connaissances et qui était généreux avec ses renseignements. C'était aussi un acharné de l'information, sa serviette débordait de journaux.»

Norbert Rodrigue reconnaît l'influence qu'a eue sur lui Michel Chartrand. «Il m'a appris l'importance de toujours aiguiser notre conscience; la sienne semblait constamment sur la meule. Si je me surprends encore aujourd'hui à être encore parfois en révolte, c'est un peu grâce à lui.»

Il voit en Michel Chartrand un grand militant. «Il a milité pour les droits des travailleurs, en particulier pour leur santé. Mais c'était aussi un grand militant de la langue française. On oublie que Michel avait des affinités avec le milieu artistique. Peut-être qu'il était au fond une sorte d'artiste lui-même.»

***

Collaborateur du Devoir