Du droit et des devoirs - Un homme debout

Michel Chartrand a toujours été jusqu’à la fin un ardent nationaliste.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Michel Chartrand a toujours été jusqu’à la fin un ardent nationaliste.

Victor-Lévy Beaulieu, Pierre Cloutier et Hélène Pelletier-Baillargeon ont connu et fréquenté l'homme de culture, des luttes et de famille. Ils se souviennent.

Michel Chartrand a utilisé davantage le discours que la plume. À titre d'auteur, il a tout de même signé plusieurs articles; il a aussi cosigné le Manifeste pour un revenu de citoyenneté, et les dires de cet homme de paroles ont été consignés dans un livre.

Homme de lettres, Victor-Lévy Beaulieu salue donc cet homme de mots. «On peut faire là une synthèse de ce qu'il pensait, primo, sur le nationalisme, deuzio, sur la lutte des classes et, en troisième lieu, sur son parti pris pour le travailleur par rapport à nos "crosseurs en chef politiciens", comme il les ap-pelait», résume l'écrivain. Il y a notamment un paquet d'idées qui sont ramassées dans le Manifeste: «Il me semble aussi que, durant un grand bout de temps, il avait une chronique régulière dans L'Aut'Journal où il s'exprimait de façon plus ponctuelle; je pense que ses grands thèmes sont demeurés les mêmes durant toute sa vie.»

Victor-Lévy Beaulieu dépeint Chartrand sous cet angle: «C'était un homme très cultivé qui lisait beaucoup. Jusqu'à ces récentes années, je lui envoyais mes ouvrages; il les lisait, il m'appelait, me donnait ses commentaires dans son langage coloré et ses propos valaient bien ceux de certains critiques que je lis parfois. Disons qu'il allait droit au but.» Il pouvait d'ail-leurs réciter des grands bouts du Chant du monde, du poète Pablo Neruda, avec justesse et éloquence.

Et Beaulieu porte son regard sur une des grandes valeurs auxquelles cet homme était attaché: «Il a été, dans le sens noble du mot, un grand libertaire. Aujourd'hui, on ne parle que des libertés de chacun, tandis que Chartrand, contrairement à ce que véhiculent les chartes des droits et libertés de la personne, avait un juste milieu en vertu duquel être un citoyen impliquait non seulement un certain nombre de droits mais également un certain nombre de responsabilités; les chartes ont comme détruit cette chose-là, parce que n'importe qui peut revendiquer à peu près n'importe quoi au nom de la liberté en vertu de celles-ci.»

Chartrand se situerait donc à la hauteur des philosophes de l'Antiquité: «Je trouve que c'est dommage que, dans notre société, on n'ait pas tenu compte d'un tel système de pensée qui, à mon avis, est plus juste, qui se rapproche plus de ce que les Grecs appelaient la mesure.»

Un homme convaincu et droit

À partir du moment où il a épousé la thèse de l'indépendance, Michel Chartrand est demeuré fermement sur ses convictions: «Évidemment, c'était un farouche indépendantiste et il a été l'un des seuls à ne jamais avoir varié ou détourné son discours par rapport à cette position. Il est un des seuls représentants de l'élite, si je peux dire, qui n'a pas fait le petit chien couchant et couché devant le projet indépendantiste. Je me souviens d'avoir jasé politique avec lui, à Québec, quand Lucien Bouchard était au pouvoir, et je dois dire que c'était plutôt coloré comme discours.»

Victor-Lévy Beaulieu croit que, dans ce sens, il a été un grand homme au Québec. Il déplore qu'il existe moins de documents écrits qu'on devrait en avoir à son sujet: «Ça revient à l'époque. Quand Chartrand a commencé à faire du syndicalisme dans les années 1950, les textes étaient secondaires par rapport à l'action politique, et il faut bien savoir qu'il a été un excellent tribun.» Il poursuit dans le même sens: «Comme éditeur, j'ai toujours rêvé de mettre quelqu'un sur une recherche pour passer à travers tous les journaux du temps où il était syndicaliste, pour aller chercher sur le vif tout ce qu'il disait à ce moment-là quasiment au jour le jour. Je voulais le faire pour démontrer jusqu'à quel point la pensée de cet homme-là avait été constante depuis son entrée dans le monde syndical.»

Et l'homme de Trois-Pistoles pose ce constat non équivoque: «Il avait ses idées et il ne les a jamais trahies, contrairement à bien d'autres. Je trouve que c'est toujours une performance dans ce semblant de pays qui est le nôtre.»

En temps de crise

Ni la crise d'octobre ni les mesures de guerre adoptées à cette occasion auront un tant soit peu ébranlé Michel Chartrand dans les idées qu'il défend et qu'il retrouve en grande partie dans le manifeste du Front de libération du Québec (FLQ): il endosse publiquement ce document écrit et gagne le chemin de la prison pour plusieurs mois.

La CSN confie alors à Me Pierre Cloutier le mandat de le défendre; jeune avocat à l'époque, il rapporte comment le bouillant syndicaliste s'est comporté durant ces événements: «On l'appelait le chef de la cellule Pantoufle. Michel disait grosso modo que le fondement de l'action des gars du FLQ était légitime. Il n'approuvait pas nécessairement les moyens employés, mais la base des revendications, des récriminations et des griefs de ces gens était fondée, selon lui. Il endossait le manifeste dans ses aspects nationaux et également dans ceux de nature sociale.»

Michel Chartrand a pris position publiquement à ce sujet: «Je me souviens très bien qu'il a été emprisonné à Parthenais pour cette raison. Pour ma part, j'ai alors été engagé par le Conseil central de Montréal pour le représenter, lui et plusieurs autres prisonniers politiques, dont le procès a duré plusieurs mois. C'est à ce moment que j'ai connu Michel.» Il en garde un très bon souvenir: «Je lui voue un immense respect. Il n'était pas endurable publiquement parlant; il piquait des colères terribles. Je me rappelle pourtant que, à l'occasion de visites chez lui, j'ai découvert que Michel, c'était un ange; il était d'une douceur proverbiale, gentil, sympathique et tout le contraire du tribun public; ce n'était pas du tout pareil.» Il ajoute: «Son décès est une grosse perte, parce qu'il représente pour moi une valeur très importante pour le syndicalisme tel qu'on ne le pratique plus maintenant.»

Un pareil destin

Michel Chartrand et Simonne Monet-Chartrand ont formé un couple et chacun de son côté a mené une carrière publique qui a marqué le Québec sur plusieurs plans. Hélène Pelletier-Baillargeon, écrivaine et grande amie de Mme Monet, rappelle que celle-ci a laissé des traces de leur vie dans ses écrits: «On en trouve dans ses livres; elle parle de Michel, de ses souvenirs et de leurs relations.» Elle présume que, de son côté, ce dernier lui a sans doute écrit des lettres: «Il a dû le faire, mais en quelles circonstances et sur quoi portaient celles-ci, je ne le sais pas et je n'ai jamais eu accès aux archives.»

Quant à leur parcours, il s'inaugure dans l'entente harmonieuse: «C'est une relation qui a évidemment été très heureuse durant une grande partie de sa vie et elle parlait avec beaucoup d'enthousiasme de leur période de jeune ménage; ils étaient engagés dans toutes sortes de mouvements. Elle en parlait avec beaucoup d'émotion et on le voit très bien dans ses livres.» Chacun suit son chemin: «Durant une autre partie de leur vie, ils ont été moins proches l'un de l'autre, mais Simonne a toujours maintenu la première image, même si nous, on savait bien que la deuxième partie de leur relation était moins étroite et fusionnelle que la précédente. À un moment donné, chacun a pris des engagements publics de son côté.»

Ces deux êtres étaient gens de conviction: «Parfois, elle n'était pas d'accord avec certaines positions de Michel et elle le disait carrément et franchement, mais elle a constamment défendu cette image du couple indéfectible. Quant à lui, il a toujours été tout à fait d'accord pour que Simonne soit une militante.»

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Collaborateur du Devoir