Témoignage - Une figure marquante du XXe siècle québécois

Michel Chartrand au 18e congrès du Conseil central de Montréal de la CSN, en compagnie de Marcel Pepin, qui a présidé la centrale de 1965 à 1976
Photo: Jean-Claude Champagne Michel Chartrand au 18e congrès du Conseil central de Montréal de la CSN, en compagnie de Marcel Pepin, qui a présidé la centrale de 1965 à 1976

Michel Chartrand faisait partie du paysage syndical et politique québécois depuis tellement longtemps que nous étions plusieurs à en être arrivés à croire qu'il était éternel. Ou du moins qu'il était impossible qu'il ne soit plus présent dans notre quotidien. Avec lui, et après les Gérard Picard, Marcel Pepin et Louis Laberge, disparaît l'un des derniers leaders historiques du mouvement syndical québécois du vingtième siècle. Le témoignage de Claudette Carbonneau, la présidente de la CSN.

Les travailleuses et les travailleurs du Québec perdent une voix forte, une voix puissante qui, sur plus de sept décennies, s'est fait entendre sans relâche et sans l'ombre d'une compromission. Avec le décès de Michel Chartrand, prend fin toute une époque au cours de laquelle l'action syndicale s'est inspirée de l'anarcho-syndicalisme.

Depuis longtemps, sa notoriété avait traversé les frontières de l'action syndicale. Toutes les classes sociales, toutes les régions du Québec, toutes les générations connaissaient Michel Chartrand. Semblable phénomène est extrêmement rare. Ce qui témoigne à mon avis, au-delà d'une présence continue dans les médias, d'une affection certaine et constante dans laquelle le peuple québécois l'a tenu durant des décennies.

À la CSN, on l'appelait Michel, tout simplement. Comme on appelait aussi quelques autres par leur seul prénom: Marcel, Norbert, Gérald. C'est le signe d'une proximité affective qui ne se dément pas. Il part avec toute notre admiration et, aussi, avec toute notre affection.

Une défense inconditionnelle des travailleurs et du Québec

S'il y a une ligne directrice dans sa vie, dont il n'a jamais dévié, c'est celle de la défense des travailleuses, des travailleurs et du Québec. Après une formation au sein du mouvement Jeunesse indépendante catholique, alors que son épouse, Simone Monet, militait dans les Jeunesses étudiantes catholiques, son engagement va le conduire à prendre fait et cause aussi bien dans le milieu coopératif et dans le mouvement syndical que dans l'action politique. Figure marquante du Bloc populaire dans les années 1940, lorsqu'il fut organisateur de Jean Drapeau qui se présentait dans Outremont, Michel Chartrand s'engagea plus tard dans la mouvance socialiste en se présentant dans le comté de Jonquière, en 1958, sous les couleurs du CCF, ancêtre du NPD. Quarante ans plus tard, dans le même comté, c'est sous la bannière de l'Union des forces progressistes qu'il mena la lutte contre Lucien Bouchard. En 1970, lorsqu'il présidait le Conseil central des syndicats nationaux de Montréal, Chartrand l'amena à appuyer le Parti québécois. Quelques mois plus tard, il fut arrêté en vertu de la Loi sur les mesures de guerre et passa quatre mois en prison. Son procès, au terme duquel il fut acquitté des accusations de sédition qui avaient été portées contre lui, est passé à l'histoire.

Le nationalisme de Michel Chartrand s'est exprimé tout au long de sa vie et a marqué plusieurs de ses combats. Lui qui avait fait bénir son mariage, en 1943, par le chanoine Groulx, il estimait en effet que «le nationalisme, c'est le préalable de l'ouverture sur le monde: on ne peut accéder à l'international que par la médiation de la nation». Il ajoutait, dans la même entrevue accordée à la revue Maintenant en 1971, que «nationalisme et socialisme convergent obligatoirement, car ils sont absolument nécessaires l'un et l'autre à la réussite des transformations de la société auxquelles ils tendent respectivement».

Quelqu'un a-t-il, plus que Michel Chartrand, mis davantage de fougue, de passion, de hargne même à la défense de la classe ouvrière québécoise? Il n'est pas exagéré de soutenir que la question de la santé et de la sécurité au travail n'aurait jamais évolué dans le sens du respect de l'intégrité physique et psychologique des hommes et des femmes, comme ce fut le cas depuis quarante ans, si Michel Chartrand, tant par sa parole que par ses actions, n'avait embrassé cette cause et l'avait portée à bout de bras. En accumulant au passage altercations avec les juges, outrages au tribunal et menaces d'emprisonnement.

On l'a retrouvé dans tous les grands conflits qui ont marqué l'histoire du Québec dans la deuxième partie du vingtième siècle. Il a harangué les foules à Thetford Mines et à Asbestos en 1949, lors de la grève de l'amiante, s'attirant les foudres du régime duplessiste. On l'a retrouvé sur les piquets de grève au moment du conflit chez Dupuis Frères en 1952. Il a mené le combat contre la Consolidated Bathurst en 1956, à Shawinigan et à Grand-Mère. Il a soutenu les Métallos contre Gaspé Copper Mines en 1957, à Murdochville. En 1966, alors qu'il est employé par le Syndicat de la construction de Montréal, il mène le combat lors de l'enquête conduite par le juge Trahan à la suite de la mort de six ouvriers sur le chantier de l'échangeur Turcot, à Montréal. Quand le journal La Presse décrète un lock-out en 1971, Chartrand, qui préside alors le Conseil central de Montréal, lance un quotidien, La Presse libre...

L'action comme moteur

Michel Chartrand était loin d'être un homme d'appareil. Il en était même tout le contraire. Dans une organisation structurée comme le sont les centrales syndicales, où on s'appuie sur des mandats, où on fait rapport à des assemblées qui détiennent la totalité du pouvoir, où les décisions sont prises après que les débats ont été tenus, Chartrand s'est à plusieurs reprises senti à l'étroit et n'a jamais hésité à transgresser certaines règles quand il jugeait que l'essentiel était ailleurs et qu'il fallait foncer, qu'importent les résistances internes, et même les conséquences, qui furent parfois fâcheuses.

Ce que Chartrand avait par-dessus tout, c'est l'instinct de l'action, la qualité, qui ne s'enseigne pas, de savoir saisir au bond l'actualité pour la retourner en sa faveur. Le meilleur exemple en est cette décision prise sur un coup de tête de louer le Forum de Montréal, le 2 novembre 1971, quatre jours après la manifestation d'appui aux travailleuses et aux travailleurs de La Presse où une manifestante avait perdu la vie. Pas moins de 17 000 personnes s'y regroupèrent dans un enthousiasme débordant. Le Conseil central n'avait pas les moyens de payer la location, mais qu'importe, il fallait agir!

La vie de Michel Chartrand s'est déroulée comme un roman épique. Aussi, n'est-il pas étonnant qu'on en ait fait une série télévisée qui a connu un énorme succès, avec Luc Picard empruntant ses traits, sa faconde et sa passion jamais assouvie. Il a beaucoup donné, à la CSN, aux travailleuses et aux travailleurs, au Québec, qu'il n'aura pas vu indépendant. Après avoir souvent fait l'histoire, il passe désormais à l'histoire.

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Claudette Carbonneau

Présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)