Expo: un jour un jour, tu reviendras

Texte publié le 28 octobre 1967.

Aujourd’hui. Demain. Jusqu’à 16h précises. Une gerbe de feu dans le ciel et les tourniquets s’immobiliseront. Le visa de séjour de la Terre des Hommes, le passeport périmé de l’Expo, usée comme un livre cent fois lu, s’ajoutera aux souvenirs du bon temps. On le conservera précisément, comme un livre d’heures. À New York. À Paris, à Calcutta. À Moscou. Rio. La Havane. À Moose Jaw. Trenton. Minto. Hunts Point. À Ste-Rose.

Vous n’y croyez pas? Bon. Le terrain de stationnement de Longueuil ferme dimanche à 13h, celui de Victoria à 13h30. Interdit aux taxis de conduire les visiteurs à la Ronde et à la Place d’Accueil après 13h30.

Vous insistez? Les tourniquets, à compter de 14h, sont barrés. [...] Les pavillons, les boutiques ferment à la même heure. La Ronde cesse de tourner. Il faut quitter les lieux à 16h. Minirail, Hovercraft, chaloupes, balades et gondoles, tout cesse à 15h30. Ni autobus après 14h, à la Ronde ou à la Place d’Accueil, ni métro à Sainte-Hélène après 16h, sauf pour quitter les lieux.

Alors, il faut en profiter. Car il est des rêves que même Jean Drapeau ne saurait réaliser. L’exposition permanente, au printemps prochain, ça ne sera jamais tout à fait ça.

Ce fut l'exposition des honnêtes gens. Hitchcock même n’aurait pu y trouver de quoi faire un scénario. Deux mille plaintes, sur cinquante millions de visiteurs. La moitié d’ailleurs fut retirée. Les objets volés dormaient la plupart aux objets perdus. Près de 27  000 parapluies, appareils-photo, lunettes, porte-monnaie, sacs. Moins de 500 arrestations et pas pour des riens, puisque tous furent traduits et condamnés. Quelques actes de vandalisme, mais fort peu. Bonnes gens, l’exposition rouvre ses portes en mai prochain, nous assure le maire. Les meilleurs souvenirs sont ceux qu’on peut emporter dans son cœur.

Ce fut l’exposition de la paix, et nous ne pouvons nous empêcher de reprendre le titre d’un confrère, dans La Presse d’hier : «Si les vœux exprimés à l’Expo se réalisaient, il faudrait fondre les canons pour faire des cuillers». Malgré la crise israélo-arabe, un seul paillon ferma ses portes pour ne jamais les rouvrir: le Koweït.

Il n’y eut pas de tragédie. Quatorze morts, des crises cardiaques. Un incendie dévastateur: le pavillon de la Chine de Formose. Au reste, des flambées dans les poêles à frire. Des pannes, ici et là, mais l’on s’amusait juché dans le minirail paralysé. Une seule manifestation, mais elle fut bien contrôlée: la visite de Charles de Gaulle, au pavillon du Québec. Après tout, il ne vient pas souvent.

Pour l’instant, les crayons restent suspendus, dans l’attente, au-dessus des permis de démolition. Jean Drapeau annoncera sous peu des «projets» précis. Quant à lui, Montréal ne peut plus reculer et si l’on connaît le maire, l’exposition permanente se fera, pas tout d'un coup, bien sûr, graduellement, compte tenu des priorités budgétaires de la ville de Montréal. Un proverbe américain veut que tout homme d’action est un rêveur. Drapeau est un proverbe.
D’ici là, les îles seront désertes. Même Sainte-Hélène, jusqu’à nouvel ordre, pour cause de travaux. Le restaurant Hélène-de-Champlain rouvrira dans quatre ou cinq semaines. Comme il neigera bientôt sur la Place de l’Afrique, il faudra penser à chauffer les pavillons d'ici quelques semaines, en attendant de leur trouver une fonction définitive. Les suggestions ne manquent pas, et les dossiers de monsieur le maire, dit-on, ont une épaisseur respectable. On a hâte de savoir.

Hier, à 15h déjà, les visiteurs avaient fait mentir les prédictions de l’Expo. On attendait 285 000 personnes, on en dénombra 301 768. Estimation hier soir: 400 000 personnes. Les enfants ont profité du congé de M. Johnson. On est certain maintenant d’atteindre les cinquante millions avant la fermeture.

La cérémonie de clôture, demain, débute à 10h, Place des Nations. Y seront le gouverneur général Roland Michener, le lieutenant-gouverneur Hugues Lapointe, le premier ministre Lester Pearson, Daniel Johnson, Jean Drapeau, Lucien Saulnier, Robert Winters, le président du collège des commissaires, Jean-Albert Goris, tous ses collègues. À midi, les «baladins du centenaire», les audacieux pilotes de l’ARC, évolueront dans le ciel durant 44 minutes. On amènera les drapeaux un à un, les cent coups de canon seront tirés à 15h 30, et des feux d’artifice éclateront au-dessus de la Cité du Havre et de l’Île Notre-Dame. Et les gens quitteront les lieux, comme à l’aube après une nuit folle. Gavés, et un peu tristes.

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Texte publié le 28 octobre 1967

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