Le Québec, société d'accueil - Un immigrant sur deux est une femme !

Martine Letarte Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En tant que société d'accueil, on se questionne souvent sur des enjeux comme le port du voile. Est-ce que ces femmes se le font imposer par leurs familles? Est-ce l'expression d'un choix personnel? À l'occasion de la Journée des femmes, pourquoi ne pas commencer par se demander si on déploie suffisamment de ressources pour accueillir ces femmes, favoriser leur intégration dans la société et s'assurer qu'elles soient en mesure de faire respecter leurs droits?

Il n'y a pas si longtemps, l'immigration était une affaire d'hommes. Les femmes se contentaient de venir rejoindre leur mari une fois qu'il était installé, si c'était possible, et si l'homme le voulait bien. Or, les femmes sont maintenant plus nombreuses que les hommes à entrer au pays. «Au début des années 90, les femmes représentaient 25 % de nos immigrants alors que, maintenant, elles comptent pour 52 %», précise Yasmina Chouakri, responsable du dossier des femmes à la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.

Plusieurs se diront «chouette!, les femmes s'émancipent et n'ont plus besoin d'un homme pour aspirer à une vie meilleure!» Toutefois, si plusieurs entrent au pays dans la catégorie des immigrantes indépendantes, elles sont également nombreuses à arriver ici dans une situation de grande précarité. «Il y a des réfugiées qui ont vécu des atrocités dans leur pays d'origine, d'autres qui sont parrainées et qui peuvent endurer de la violence conjugale, de peur de perdre leur parrain. D'autres sont aides familiales, un statut horrible et inadmissible pour notre époque», affirme Mme Chouakri.

Mais est-ce qu'on prend la peine d'expliquer à chaque immigrant ses droits lorsqu'il entre au pays? «Non, répond-elle. On leur donne un guide avec une liste de ressources. On ne se fait pas dire ses droits si on ne va pas les chercher.»

Les femmes arrivent donc ici avec divers statuts et conséquemment, des besoins bien différents. Pourtant, la femme d'affaires comme la victime de guerre civile sont accueillies par les mêmes organismes d'accueil qui desservent aussi les hommes. «Ces organismes n'abordent pas les problématiques spécifiques des femmes. Ce n'est pas par manque de volonté, mais parce que ces organismes ne sont pas subventionnés pour le faire. Si on soupçonne, par exemple, qu'une femme immigrante est victime de violence conjugale, on la réfère à un organisme pour les femmes victimes de violence qui, bien souvent, ne reçoit pas beaucoup d'immigrantes et qui n'est pas subventionné pour répondre aux besoins particuliers de cette clientèle», explique-t-elle.

Yasmina Chouakri remarque donc que bien souvent les femmes immigrantes se retrouvent entre deux chaises.


Quelques exceptions

Quelques organismes font tout de même exception. C'est le cas du Centre des femmes de Montréal. «Les femmes immigrantes représentent 60 % de notre clientèle», affirme Johanne Bélisle, directrice générale du Centre des femmes de Montréal. Et les services développés pour la clientèle immigrante du Centre y sont très variés: on y fournit des bottes et des vêtements d'hiver, on y offre des cours de français, on y explique la base du fonctionnement de la société montréalaise, comme les services de santé, le système scolaire, les institutions financières, la Régie du logement, la DPJ, les loisirs disponibles, la recherche d'emploi, etc.

Le Centre offre aussi un service d'accompagnement juridique. «Nos avocates parlent différentes langues et elles informent les femmes sur les questions de violence, de divorce, de droit familial, de droits du travail, etc. On offre aussi un accompagnement psychosocial», explique Mme Bélisle.

Le Centre organise également des cafés-rencontres où les femmes peuvent échanger. «On y retrouve des femmes de différentes origines et on discute entre autres de droits. On démystifie la société d'accueil. C'est très bon pour aider les femmes à se bâtir un réseau», ajoute Johanne Bélisle.

Pour contrer la violence faite aux femmes, les intervenants du Centre des femmes de Montréal se rendent également dans des groupes de francisation dans les cégeps, en collaboration avec le ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles. «Nous allons sensibiliser les hommes et les femmes dans ces groupes, ce qui nous permet de rejoindre une clientèle plus large. Nous leur expliquons les valeurs et le fonctionnement de la société québécoise. Nous leur disons qu'en matière de violence conjugale et de violence sexuelle, c'est tolérance zéro», indique la directrice générale.

Des besoins criants

Malgré plusieurs initiatives pour accueillir les femmes immigrantes, il reste beaucoup à faire, dit-on dans les organismes. Et, pour Yasmina Chouakri, il est urgent d'agir dans le domaine de l'accès aux garderies à 7 $. «Lorsqu'une femme arrive au Québec, elle doit souvent attendre deux ans pour avoir une place. La grande majorité n'a pas d'argent pour aller dans les garderies privées, alors elles restent à la maison, s'isolent et vivent dans une situation de précarité économique. C'est une période très difficile pour les femmes immigrantes et plusieurs sont au bord de la dépression.» Pour elle, l'accès aux garderies est une question d'égalité. «Et l'égalité commence par l'autonomie.»

Au Centre des femmes de Montréal, on croit qu'il est urgent d'agir auprès des femmes qui arrivent ici bardées de diplômes. «Elles vivent une désillusion profonde. Jamais elles n'avaient imaginé qu'elles auraient autant de difficulté à s'intégrer au marché du travail et finalement, la question économique devient extrêmement inquiétante pour elles», remarque Mme Bélisle.

Enfin, il y a les femmes réfugiées. «Lorsque ces femmes viennent frapper à nos portes, elles sont traumatisées et il faut vraiment prendre le temps de les écouter, leur laisser le temps de panser leurs blessures, ajoute-t-elle. Leurs besoins sont énormes et ça prendrait beaucoup plus de ressources financières pour arriver à les combler. Cette clientèle est extrêmement démunie.»

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Collaboratrice du Devoir