À travail égal, salaire égal ? - Il y a 14 ans, l'espoir...

Mélissa Guillemette Collaboration spéciale
Louise Marchand, présidente de la Commission de l’équité salariale du Québec
Photo: Commission de l’équité salariale Louise Marchand, présidente de la Commission de l’équité salariale du Québec

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L'équité salariale n'est toujours pas acquise au Québec, près de 14 ans après qu'une loi pour en faire une obligation fut votée à l'Assemblée nationale. Si les entreprises québécoises avaient jusqu'en 2001 pour procéder à l'évaluation et à l'ajustement salarial des emplois occupés pas des femmes, seule la moitié des employeurs ont fait leur devoir jusqu'à ce jour.

Une modification à la loi votée au printemps dernier, qui oblige les entreprises à réaliser l'exercice avant le 31 décembre 2010, réglera la question de l'équité une fois pour toutes, espère la Commission de l'équité salariale.

Le Devoir a rencontré la présidente de cette Commission, Louise Marchand, qui vient d'achever une tournée de sensibilisation auprès de chambres de commerce et d'ordres professionnels de la province. Entrevue pour démêler les pommes et les oranges.

Comment expliquez-vous que la moitié des entreprises québécoises ne se soient pas encore soumises à la Loi sur l'équité salariale?

Il y a toutes sortes de raisons. D'abord, la Loi sur l'équité salariale est encore aujourd'hui mal comprise. Les employeurs ne croient pas qu'ils font cette sorte de discrimination, car l'équité est confondue avec l'égalité. Ce concept d'«égalité» a pénétré dans les moeurs au Québec dans la grande majorité des entreprises: qu'on embauche un homme ou une femme pour un même emploi, ils auront le même salaire. Mais l'équité, c'est de comparer un emploi de réceptionniste à celui de chauffeur de camion. Évidemment, ça heurte la logique de comparer des pommes et des oranges! Mais par-dessus tout, le manque d'équité est basé sur le fait que les tâches accomplies par les femmes sur le marché du travail sont souvent vues comme le prolongement des tâches que les femmes font dans la vie privée et on leur accorde donc moins de valeur. C'est toute une vision du salariat féminin qui est à revoir. Toutefois, ça ne se fait pas comme ça [elle claque des doigts]. Tous les progrès des femmes ont pris du temps.

En quoi consiste cet exercice d'équité salariale que les employeurs doivent faire?

Les employeurs identifient leurs catégories d'emploi: réceptionnistes, vendeurs, informaticiens. Après, on détermine la prédominance, féminine ou masculine, des catégories. On doit ensuite les évaluer. Quelles sont les qualifications requises? Quelles sont les conditions de travail? Doit-on faire des efforts physiques, intellectuels? L'employeur donne des points pour chaque critère, qui seront les mêmes pour évaluer chaque catégorie. C'est ça, comparer des pommes et des oranges: comparer la valeur du travail d'une réceptionniste et d'un camionneur. Même si les tâches sont différentes, le poids relatif peut être le même pour les deux, mais pas pour les mêmes raisons. La réceptionniste fait peut-être moins d'effort physique, mais elle gagnera des points au niveau des responsabilités ou d'autres critères. Pointage équivalent veut dire salaire égal.

N'y a-t-il pas un danger d'évaluer encore avec cette vision biaisée du travail de la femme dont vous parliez plus tôt?

C'est ce que la loi et l'exercice d'équité salariale essaient d'éliminer. Cette discrimination est inconsciente dans la majorité des cas. C'est pour ça que c'est difficile à surmonter: on ne sait même pas qu'on a cette attitude devant le travail des femmes. Il faut faire comprendre aux employeurs qu'ils doivent cesser de faire ce qu'ils ne savent même pas qu'ils le font!

Les salariées elles-mêmes ont souvent ce biais. Lorsqu'elles s'attardent à définir leur tâche pour aider leur évaluateur, elles réalisent qu'elles en font beaucoup. Il est temps que ça change, parce que l'écart de salaire entre les hommes et les femmes est encore de 12,5 %.

Si des augmentations de salaire se révèlent nécessaires après l'évaluation, elles doivent être payées de façon rétroactive jusqu'à 2001. Avez-vous ressenti des inquiétudes de la part des entrepreneurs lors de votre tournée?

Oui, c'est certain, particulièrement parce qu'on est en période économique difficile. Mais dans la loi, il y a une disposition qui permet à un employeur qui sera dans l'incapacité de payer le montant déterminé de demander à la Commission d'étaler les versements sur trois ans. La loi n'est pas destinée à faire faire des faillites ou à éliminer des emplois. Cependant, est-ce qu'on peut se permettre de discriminer en raison d'un contexte économique difficile? Est-ce qu'on pourrait accepter qu'un employeur refuse d'embaucher certaines catégories de personne parce que ça va mal économiquement? La réponse est dans la question. Il faut rappeler que les femmes aussi sont en période économique difficile...

Au-delà du 31 décembre 2010, ce sont les femmes qui devront porter plainte s'il n'y a pas eu d'évaluation et d'ajustements. Croyez-vous qu'elles le feront?

En petites entreprises, peut-être que les travailleuses hésiteront à porter plainte, bien que la Commission protège l'anonymat et que le document de plainte soit facilement accessible sur Internet. C'est pourquoi la Commission a aussi un pouvoir de vérification aléatoire. On va entrer dans les entreprises pour voir si le travail a été fait, et bien fait. Les employeurs vont devoir faire une déclaration dans le cadre de leur déclaration annuelle au Registre des entreprises du Québec. On va aussi s'assurer que c'est maintenu, car les entreprises doivent vérifier tous les cinq ans si l'équité est toujours respectée. On fera toutefois une tournée de sensibilisation pour rejoindre les travailleuses à l'automne, car elles ont un devoir de vigilance.

Où en serons-nous dans un autre 14 ans?

À force de faire les exercices de maintien, je crois que l'équité va pénétrer dans nos pratiques et que les employeurs vont spontanément intégrer l'équité dans la rémunération. Il y a toutefois un effort de sensibilisation à faire, bien au-delà de la loi. Ça doit entrer dans

la culture.