Un enjeu humain et économique - «La conciliation travail-famille est devenue un centre de préoccupation majeur »

Assïa Kettani Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Étroitement liée à l'évolution récente de notre société, la conciliation travail-famille occupe plus que jamais le devant de la scène en matière de revendications des travailleurs et travailleuses: alors qu'au cours des trente dernières années le taux d'activités des femmes a connu une hausse fulgurante, et particulièrement celui des mères de jeunes enfants, car de 30 % à occuper un emploi en 1976 ce taux s'élevait à 75 % en 2003, le marché du travail est de plus en plus confronté à la nécessité de s'adapter aux difficultés qu'ont de nombreux employés à concilier leur vie professionnelle et leurs obligations familiales.

Pour Louise Mercier, vice-présidente au dossier des femmes de la FTQ et présidente du comité de la condition féminine, ça fait vingt ans que l'aménagement de mesures favorisant la conciliation travail-famille est un combat. «La conciliation travail-famille est devenue un centre de préoccupation majeur. Aux biennales, organisées tous les deux ans par la FTQ, la conciliation travail-famille est la priorité de toutes les femmes depuis 15-20 ans.»

Selon elle, «c'est malheureusement un problème qui s'applique encore plus aux femmes qu'aux hommes». Même si les hommes ont considérablement augmenté leur participation aux tâches ménagères et au soin des enfants, les femmes sont toujours plus nombreuses à s'absenter en cas de maladie des enfants au risque de sacrifier une partie de leur salaire.

L'inégalité salariale et professionnelle étant toujours une réalité, les hommes disposent d'un revenu moyen plus élevé et sont donc moins enclins à s'absenter. Un rapport statistique intitulé D'égale à égal, publié en 2007 par le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine, révèle ainsi que dans tous les groupes d'âge, la proportion des femmes accordant du temps au travail domestique est toujours supérieure à celle des hommes (en 2005, 60 % du temps professionnel est effectué par les hommes et 62 % du temps domestique par les femmes).

Au-delà de ces données, Louise Mercier considère que de nombreux problèmes de conciliation travail-famille ne peuvent être résolus pas les mesures existantes puisque tous les employés n'ont par les mêmes obligations. Le travail de terrain mené par les syndicats vise ainsi à connaître les besoins des travailleurs pour mieux y répondre. Selon elle, les mesures telles que le congé parental et les garderies à 7 $ n'ont pas réglé le problème: «Il y a trop peu de progrès qui ont été réalisés, déplore-t-elle. Dans certains cas, il y a même eu une dégradation. Notre monde est à bout de souffle.»

Ainsi, dans notre société vieillissante, de plus en plus d'employés doivent s'occuper de personnes âgées: certains employés auraient donc davantage besoin d'un accès à une maison pour personnes âgées qu'à une garderie à 7 $ sur leur lieu de travail. Il y a aussi de plus en plus de situations atypiques auxquelles les mesures actuelles ne répondent pas: les femmes qui travaillent le soir ou la nuit, avec des horaires décalés, ne peuvent bénéficier d'aucun service de garde adéquat.

Problème social

La chercheuse Diane Gabrielle Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socio-organisationnels de l'économie du savoir, et professeure à la Télé-Université de l'UQAM, considère quant à elle que la conciliation travail-famille est une question de société avant d'être une «question de femme». En se penchant sur ce qui se déroule en marge des mesures instaurées par la conciliation travail-famille, ses recherches récentes révèlent qu'il existe souvent un décalage entre la con-vention collective et la réalité de l'entreprise.

Ainsi, même si le congé parental est un droit, certains travailleurs ou travailleuses ont vécu leur congé comme une entrave à leur promotion ou à leur mutation. Le fait de quitter le travail plus tôt ou de travailler à des heures décalées pour s'occuper d'un membre de la famille peut être reproché par un supérieur ou un collègue comme s'il s'agissait d'un manque de performance: un préjugé qui touche particulièrement les hommes.

«Il existe un double discours qui varie selon les secteurs d'emplois, les supérieurs et les ressources humaines : certains milieux plutôt majoritairement féminins, comme les soins infirmiers, sont très peu conciliants envers les exigences familiales (surtout en raison de la surcharge de travail et du manque de personnel) alors que d'autres milieux plutôt masculins, comme la police, ont un meilleur encadrement humain», explique la chercheuse.

« Combien ça coûte ? »

Selon elle, régler les problèmes de conciliation travail-famille est une nouvelle donnée du marché du travail à laquelle il faut s'adapter: «Le problème pour les entreprises ne doit pas être "Combien ça va me coûter?". La vraie question est plutôt "Combien ça coûte de ne pas en tenir compte?"». Une personne qui n'arrive pas à concilier ses obligations familiales et professionnelles souffrira davantage de stress et d'anxiété et sera moins performante et motivée. À cet égard, la chercheuse souligne le fait qu'«une entreprise qui permet à ses employés de concilier son travail et sa famille va davantage conserver sa main d'oeuvre».

À l'heure où l'on essaie de mettre en place des mesures d'attraction et de rétention de main-d'oeuvre, des mesures de conciliation travail-famille s'avèrent sans doute plus efficaces que des party de Noël ou un accès à une salle de gym. La priorité serait donc de former et de sensibiliser les cadres et les dirigeants pour que la conciliation travail-famille devienne un pilier de l'entreprise, un facteur de motivation et de performance plus qu'une con-trainte qui pèse sur les employeurs. La diversification des mesures, comme la possibilité de télé-travail, de plus en plus demandée, pourrait être une solution pour de nombreuses personnes. La chercheuse se dit d'ailleurs «étonnée de voir que ça a si peu progressé. Pour quelqu'un qui habite en banlieue, cela pourrait pourtant représenter une économie de 10 à 15h par semaine».

Alors qu'aujourd'hui, tout le monde reconnaît la nécessité de ne pas avoir à choisir entre sa carrière et sa vie personnelle, le problème de la conciliation travail-famille est donc un des plus grands défis de la société d'un point de vue aussi bien humain qu'économique.

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Collaboratrice du Devoir