Dans les sphères d'influence - Un manque de volonté politique claire explique les ratés du système

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
La Chambre des Communes, à Ottawa: un monde d’hommes. En dix ans, le Canada est passé de la 22e à la 47e place mondiale en ce qui concerne la représentativité des femmes au Parlement.
Photo: Agence Reuters Chris Wattie La Chambre des Communes, à Ottawa: un monde d’hommes. En dix ans, le Canada est passé de la 22e à la 47e place mondiale en ce qui concerne la représentativité des femmes au Parlement.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le constat est cinglant. «Du côté du fédéral, le budget de Condition féminine Canada a été réduit, déplore Esther Lapointe, directrice générale du Groupe Femmes, Politique et Démocratie. Le gouvernement actuel n'a pas tendance à prêter l'oreille aux revendications féminines. Et dès que la mobilisation est moins importante, ça chute, c'est certain.» Au niveau du Québec, on s'accroche cependant à quelques petites avancées: la parité au gouvernement, presque 30 % de femmes au Parlement; et puis aux dernières élections municipales, le pourcentage de mairesses est passé de 13 à 17 %.

Il n'y a pas de mystère. Partout où des avancées notables ont été remarquées en matière de parité hommes-femmes, une véritable politique incitative avait auparavant été mise en place.

Au Rwanda, champion du monde de la représentation des femmes au parlement avec 56 %, la parité est inscrite dans la Constitution depuis le génocide. Dans les pays scandinaves, des efforts sont faits depuis les années 70 et toute une combinaison de facteurs assure aujourd'hui des résultats très satisfaisants, qu'il s'agisse du système électoral à la proportionnelle, d'engagements clairs de la part des partis, de mesures incitatives, voire de quotas, mais aussi de toute une culture de conditions de travail favorables à la famille comme un calendrier parlementaire conçu de manière à maintenir un équilibre entre le travail, la famille et les travaux parlementaires.

«Et c'est normal qu'on en arrive à ça parce qu'il y a un effet boule de neige: quelques femmes arrivent en politique et elles vont proposer des mesures favorisant ces choses-là, estime Esther Lapointe. Regardez ici, depuis qu'il y a plus de femmes à l'Assemblée nationale, ce sont elles qui ont demandé à ce que les sessions de nuit soient abolies. Imaginez quelles décisions vous prenez à 5 heures du matin quand vous avez discuté toute la nuit! Eh bien aujourd'hui, les députés hommes sont bien contents de cette mesure.»

Si les femmes peuvent aborder toutes les questions, et elles l'ont prouvé en prenant la tête d'institutions traditionnellement dévolues aux hommes, comme le Conseil du Trésor, elles les enrichissent de leur point de vue. «C'est la mixité qui fait la richesse d'une société, assure Esther Lapointe. D'ailleurs, nous abordons la parité avec la même définition que celle prônée en Europe, c'est-à-dire 40-60: il ne devrait pas y avoir, dans une institution, plus de 60 % d'un des deux genres.»

Mesures à adopter

Et pour atteindre cet objectif, plusieurs mesures devraient s'imposer au Canada, selon le Groupe Femmes, Politique et Démocratie. D'abord adopter un système électoral proportionnel, qui redonnerait à la population le goût d'aller voter, car elle aurait l'impression que sa voix est mieux prise en compte. Ensuite, inciter financièrement les partis politiques à mettre plus de femmes sur leurs listes et pas uniquement dans des comtés qui sont perdus d'avance.

«La population n'est pas machiste, elle vote pour le meilleur candidat, homme ou femme, garantit Esther Lapointe. Lors des élections municipales de 2009, la proportion de femmes candidates et de femmes élues est à peu de choses près la même: 17 % chez les mairesses et 29 % chez les con-seillères municipales. Ce qui revient à dire que s'il y avait 50 % de candidates, il pourrait très bien y avoir 50 % d'élues.»

À cela, les partis répondent qu'il est difficile de recruter. Mais là encore, le Groupe Femmes, Politique et Démocratie apporte des pistes de solution. D'abord, instaurer des élections à date fixe, car les femmes ont besoin de temps pour se préparer, pour concilier une campagne électorale avec leur vie familiale.

De même, dès la création en 2004 du Centre de développement femmes et gouvernance, la codirectrice Esther Lapointe se rappelle: «Nous nous sommes demandé pourquoi les femmes n'allaient pas en politique. Souvent elles pensent ne pas en avoir les compétences. Est-ce que les hommes se posent cette même question? Il fallait donc leur donner confiance et c'est ce que nous faisons durant des cycles de formation intensive sur quatre jours. Nous leur livrons des choses très pratiques, elles s'exercent également à débattre, à répondre aux médias, elles reçoivent des conseils de politiciens et politiciennes d'expérience, etc. Elles prennent alors conscience de leur potentiel.»

Reste la question sensible des quotas. Sensible, car pour bon nombre de personnes, y compris certaines femmes, elle remettrait en cause la sélection par les seules compétences. Or, le système a fait ses preuves. En politique, dans de nombreux pays, mais aussi au Québec, dans la sphère de l'économie.

Femmes au CA égale haute rentabilité

Depuis 2006, les conseils d'administration des sociétés d'État doivent être composés d'au moins 40 % de femmes. Et en quatre ans, leur nombre a doublé passant cette année à 44 %. «Or nous n'observons pas de rendements anormaux, positifs ou négatifs, liés à la participation féminine dans les CA, estime Claude Francoeur, professeur en information financière stratégique à HEC Montréal, et auteur d'une étude sur la question. Mieux, les entreprises qui oeuvrent dans des environnements complexes et qui possèdent un haut taux de participation féminine à la haute direction génèrent des rendements excédentaires de l'ordre de 6 % sur trois ans.»

Pourtant, le Canada ne compte encore que 13 % de femmes dans ses Conseils d'administration tous secteurs confondus, loin derrière les 44 % de la Norvège. C'est dans le divertissement qu'elles sont le mieux représentées avec 30 %, tandis que les domaines comme les pâtes et papiers, le pétrole, la haute technologie, la construction ou encore les mines et métaux restent massivement masculins. «La situation n'est pas homogène, estime Claude Francoeur. Il y a des entreprises qui jouent bien le jeu et qui atteignent 40 à 50 % de participation de femmes dans leur CA et à la haute direction et d'autres qui sont à zéro. Notre étude démontre cependant que les groupes diversifiés sont amenés à prendre de meilleures décisions lorsque celles-ci sont complexes.»

Or, les résistances sont bien là, et tout comme Esther Lapointe, Claude Francoeur est certain que sans une volonté politique claire, des mesures incitatives, voire des quotas, la situation continuera à stagner. Alors même que les jeunes filles sont mieux représentées et plus diplômées que les garçons tant au cégep qu'à l'université.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Andre Vallee - Inscrit 6 mars 2010 08 h 42

    Sans discrimination

    Tout simplement. Se présenter pour être élu(e) et appliquer à de vraies ouvertures de poste pour être choisi(e). Le peuple, les CA et les patrons ne doivent pas choisir un sexe, mais une compétence, une honnêteté au travail.
    Ceci étant dit, pour ce que les hommes ont fait de bon, il est temps que des femmes se présentent et appliquent, en acceptant tous les risques et les exigences.