Plus qu'une question d'égalité - La réussite économique passe par la parité dans l'emploi

Émilie Corriveau Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Composée à 50,4 % de femmes et à 49,6 % d'hommes, la population canadienne est majoritairement féminine. Au Québec, le portrait est similaire, à 0,1% près. Si dans la majorité des provinces, les femmes sont aujourd'hui plus nombreuses que les hommes, la gent féminine est loin d'être proportionnellement représentée dans les hautes sphères entrepreneuriales et décisionnelles.

Selon la Banque de données des statistiques officielles sur le Québec, en 2007, les femmes ne comptaient que pour 27,1 % des membres des conseils d'administration des conférences régionales des élus et pour 28,7 % des membres du conseil exécutif de ces conférences. Du côté de l'Assemblée nationale, seulement 28,8 % des députés sont aujourd'hui des femmes. Au chapitre de la représentativité des femmes en politique, selon l'Union interparlementaire, le Canada occupe à ce jour le 49e rang mondial.

L'histoire se répète en entreprise: au Québec, les femmes sont plus souvent salariées que les hommes, mais moins souvent employeuses ou travailleuses indépendantes. En 2009, les femmes occupent seulement 13 % des sièges dans les conseils d'administration des 500 plus grandes sociétés canadiennes, aucune hausse significative n'ayant été enregistrée à ce titre depuis 2007.

«On a des femmes de grand talent, mais malheureusement, elles atteignent rarement des postes supérieurs et elles sont sous représentées dans nos conseils d'administration, particulièrement dans le secteur public», souligne Annie-Marie Hubert, associée directrice en services consultatifs chez Ernst & Young et récipiendaire du prix Rosemarie Meschi en reconnaissance de sa contribution à l'avancement des femmes d'affaires.

Des bénéfices

Selon une étude menée en 2007 par le groupe de recherche Catalyst, parmi les 500 sociétés du magazine Fortune's, les entreprises dont le conseil d'administration est composé d'un plus grand nombre de femmes affichent un meilleur rendement financier que celles où moins de femmes siègent au conseil d'administration.

Mme Hubert n'est pas surprise de ce résultat: «Les hommes et les femmes ne réagissent pas aux situations de la même façon. Les hommes ont souvent été élevés dans la compétition et sont plus à l'aise avec ça. Ils y prennent même souvent plaisir. Les femmes sont plus inclusives, elles se questionnent sur les autres et sur leur bien-être. Lorsqu'on réunit les hommes et les femmes autour d'une même table, on crée forcément une diversité de points de vue et d'expériences. S'il y a plus de diversité, tout le monde participe plus. Il y a donc beaucoup plus de débats d'idées et ça fait en sorte que les décisions prises sont plus éclairées et donnent de meilleurs résultats!»

Appuyant cette idée, une étude réalisée par Goldman Sachs indique que le fait de combler l'écart entre les taux d'emploi masculin et féminin pourrait faire grimper le PIB des États-Unis de 9 %, celui de l'Eurozone, de 13 % et celui du Japon, de 16 %.

«Il y a plein de femmes avec plein de talent qui ont une éducation supérieure, qui ont plafonné dans les organisations et qui occupent des fonctions en deçà de leurs capacités, lance Mme Hubert. On ne peut pas se permettre ça comme société, surtout que bientôt plus de gens prendront bientôt leur retraite que de personnes qui entreront sur le marché du travail. Ce n'est même pas une question d'égalité, c'est une question économique!»

Atteindre la parité

En 2006, le gouvernement Charest a adopté la Loi sur la gouvernance des sociétés d'État qui édicte une obligation pour les conseils d'administration d'atteindre d'ici 2011 la parité homme-femme dans les conseils d'administration. Alors que certains auraient préféré l'adoption de mesures incitatives, d'autres ont salué l'initiative.

«Les quotas, c'est seulement une façon de faire les choses. Ce qui est dérangeant avec ça, c'est qu'ils peuvent donner l'impression qu'on fait de la place aux femmes seulement pour le principe, mais ce n'est pas l'idée. On en a besoin parce que le système n'est pas conçu pour favoriser l'égalité. Les structures pour permettre aux femmes d'accéder aux postes importants ne sont pas suffisamment développées», explique Kim Cornelissen, consultante en développement régional et international.

Si les quotas sont une des pistes de solution pour parvenir à la parité, une foule de changements doivent aussi être apportés aux façons de faire des entreprises et des conseils d'administration. «Le premier défi, c'est de vaincre les préjugés. Par exemple, on présume souvent que la femme n'aura pas le leadership nécessaire, qu'elle ne s'engagera pas pleinement parce qu'elle a une famille, ou encore, on présume qu'elle n'aura tout simplement pas envie de ça. Du coup, on ne lui offre pas les mêmes opportunités. Il faut commencer par là», confie Anne-Marie Hubert.

Un autre grand défi réside dans l'approche des candidates. Bien que les entreprises québécoises réussissent à recruter des femmes, leur capacité à les fidéliser, à les perfectionner et à les promouvoir reste précaire. «Quand on cible des hommes parce qu'on souhaite les avoir dans un conseil d'administration, on leur dit souvent que c'est bon pour leur carrière, pour leur avancement. Si on présente les mêmes arguments aux femmes, beaucoup vont refuser. Pourquoi? Parce que ce qui les intéresse, c'est plutôt de provoquer des changements dans les domaines qui les touchent. Si on les approche en leur disant qu'elles auront la possibilité de faire avancer les dossiers qui les préoccupent, les femmes sont beaucoup plus intéressées à faire partie des conseils», relève Mme Cornelissen.

Selon elle, l'une des solutions consiste à ouvrir plus de postes d'observatrices. Encouragées à discuter avec les membres des conseils d'administration même si elles n'ont pas le droit de vote, les femmes ont ainsi la chance de démystifier le processus et de découvrir si une plus grande participation à la prise de décisions les intéresse.

De son côté, Mme Hubert rappelle qu'il faut aussi réfléchir aux structures des entreprises: «Si le modèle d'organisation est plus favorable pour les hommes, ça peut faire en sorte que les femmes décident de ne pas prendre part au processus. L'environnement, la culture, la structure de l'entreprise, ce sont toutes des choses qu'il faut prendre en considération.»

Perspectives

Le 2 juin dernier, l'honorable Céline Hervieux-Payette déposait le projet de loi S-238 au Sénat. Celui-ci propose que les sociétés cotées en Bourse, les institutions financières et les entreprises du gouvernement canadien garantissent la parité de représentation au sein de leur conseil d'administration. Ainsi, à l'instar de la Norvège, qui impose depuis 2006 que

40 % de femmes siègent comme membres aux conseils d'administration des sociétés cotées en bourse, et de l'Espagne, qui a adopté des mesures similaires, le Canada pourrait voir son portrait décisionnel changer de figure. Le projet, encore loin de faire l'unanimité, est toujours à l'étude.

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Collaboratrice du Devoir