Quand les femmes agissent

Normand Thériault Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

On les voulait au foyer. Elles se retrouvent au travail. Mais beaucoup reste encore à accomplir. Et tous, comme toutes, en tireraient profit.

Au Québec, le trois quart ou presque des femmes dont l'âge va de la sortie de l'école à l'entrée de la retraite travaillent, et ce, quand il y a moins de 35 ans ce n'était le cas que pour 40 % d'entre elles. Fini donc le rêve de la femme au foyer, fini ce modèle qui voulait que la femme ne soit que cela, que l'épouse de ce bon docteur, de ce «papa a raison».

Au premier abord, le personnel qui constitue l'appareil d'État au Québec pourrait donner l'illusion qu'il y a dans les zones de service, de l'école à l'hôpital, ou derrière les comptoirs, une féminisation de la fonction publique. Comme le rapporte la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, «le secteur public québécois est hautement féminisé avec 74 % des effectifs qui sont des femmes; dans le cas de la santé et des services sociaux, c'est 80 % des personnels, dans celui des commissions scolaires, c'est 75 %, dans celui des collèges, 56 %, et dans celui de la fonction publique, 58 %. Le taux moyen de féminité n'en demeure pas moins à 74 %». Quiconque a à coeur la condition féminine pourrait parler de gains majeurs, d'autant plus que le gouvernement a souscrit au principe de l'équité, de l'égalité, s'il n'y avait un bémol, une très grosse fausse note en fait: un emploi sur deux dans ce secteur est précaire, donc soumis au statut de travail conditionnel, à la sécurité aléatoire.

Mais ce sont là emplois de qualité: on se souvient d'une époque récente où le travail des femmes se résumait aux seuls emplois subalternes, aux tâches ménagères et autres fonctions de service de premier niveau, ou de dernier, selon l'établissement des lectures d'échelle.

Diriger

Ces gains, du moins par leur nombre, ne sont toutefois que les premiers pas d'une démarche qui devrait conduire plus loin. Ainsi, Goldman Sachs a produit une étude dont les conclusions détonnent: combler l'écart entre les taux d'emploi masculin et féminin ferait grimper le PIB des États-Unis de 9 %, celui de l'Eurozone de 13 % et celui du Japon de 16 %! Car, comme le décrit Annie-Marie Hubert, associée directrice en services consultatifs chez Ernst & Young, « Lorsqu'on réunit les hommes et les femmes autour d'une même table, on crée forcément une diversité de points de vue et d'expériences. S'il y a plus de diversité, tout le monde participe plus. Il y a donc beaucoup plus de débats d'idées et ça fait en sorte que les décisions prises sont plus éclairées et donnent de meilleurs résultats!» Autrement dit, la formule du boys' club a le défaut de ses consensus, de ses préententes que supposent tout jeu de pouvoir.

Et ce qui est bon pour les entreprises, les grandes ou les petites, serait aussi bon pour les gouvernements. Si le gouvernement Charest a posé des gestes en ce sens, au moment de la constitution du cabinet ministériel, on ne peut en dire autant de la très conservatrice administration Harper, dont le modèle demeure l'Amérique de Mamie Eisenhower et pour qui des ministères comme celui de la condition féminine ne seraient que des empêcheurs de retourner en arrière, donc des «choses» inutiles à ranger sur les tablettes ou à glisser sous les bureaux.

Gouverner

On est donc loin ici des politiques à l'européenne où le principe qui prévaut, que ce soit dans la constitution des assemblées publiques, comme aux divers paliers gouvernementaux, établit la loi du 60-40, à savoir que dans tous les cas il ne peut y avoir plus de 60 % d'un genre, féminin ou masculin, à siéger. Ainsi les listes électorales «bidon» ne sont plus de mises, et ce qui vaut au temps préélectoral prévaut après les élections.

Beaucoup reste à faire: regardons nos grandes entreprises, regardons les banques et le club des femmes d'affaires pour admettre que la réalité est faite de petits nombres. Pour une vice-présidente à la Banque Nationale, pour une présidente à la Fédération des caisses populaires, ou une chef de direction chez Gaz Métro, il y a combien de chefs d'entreprises qui peuvent se permettre d'inviter dans leurs domaines les Sarkozy de ce monde ?

Les femmes ont rêvé de leur libération, et maintenant il serait donc bon qu'elles deviennent actrices de pouvoir.